—Soit! c’est le hasard, bénissons-le. Il a tout fait, mais je n’en suis pas surpris; le hasard est à mes ordres désormais. Je suis l’homme le plus heureux. Que désires-tu? Je vais le souhaiter pour toi, tu seras exaucé. Mon bonheur me fait trembler; ce n’est pas naturel. Mais je te tiens là, au milieu de la cour, je perds la tête, suis-moi. J’ai le plus pressant besoin de tes conseils, viens; peut-être désires-tu te rafraîchir?

Et Ferdinand, à pleine voix, appela ses domestiques pour leur donner des ordres: toute la maison fut en l’air. Alors il entraîna son ami, mais il ne lâchait toujours pas son bras, il le pressait sous le sien, autant dans la crainte de le voir s’enfuir que pour s’assurer de la réalité de sa présence.

Et le long des corridors, dans l’escalier, il continuait, s’essoufflant à parler:

—Si je t’ai écrit d’accourir, c’est que je veux ta signature à mon contrat, tu es mon témoin, je me marie, cher Hector, après-demain. Une jeune fille, non, un ange, et belle, belle... Mais tu la verras: je l’aime, ou plutôt je l’adore. Et dire qu’après-demain elle sera à moi, à moi tout seul, pour toujours; tiens, cette idée me rend fou. Je tremble que ce ne soit un rêve; si tu es mon ami, ne m’éveille pas. Après-demain... mais que c’est long! c’est une éternité, vivrai-je jusque-là? Les jours ont vingt-quatre heures et les heures soixante minutes: j’aurai des cheveux blancs d’ici là. Et elle m’aime, oui, mon ami, elle m’aime, elle me l’a dit, elle te le répétera si tu veux, elle s’appelle Herminie. Tout à l’heure nous monterons au grenier, je te montrerai sa maison; elle, tu la verras ce soir; mais viens, viens.

—C’est une rage, pensa Hector, tout le monde se marie; j’ai bien fait de me décider, je n’aurais plus trouvé de femme si j’avais attendu. Sois béni, ô mon père, de ta sage prévoyance!

On était au premier étage. Ferdinand ouvrit une porte, et s’effaçant devant son ami:

—Entre, lui dit-il, entre, c’est ma chambre, ma chambre de garçon; je ne l’habiterai pas longtemps, nous en aurons une autre, ici, à côté; les tapissiers y mettent la dernière main. C’est un chef-d’œuvre, un nid de satin... Mais pardon, cher Hector, attends, prends garde, je vais te trouver une chaise.

Il y parvint, non sans peine. Le chaos avait élu domicile dans la chambre de garçon, la confusion y tenait cour plénière. Les objets les plus disparates y avaient été entassés comme à plaisir, lit, table, commode, chaises; tout était encombré. Le parquet même n’était pas libre, ni sans danger; deux caisses à peine éventrées étaient placées en travers; à côté gisaient des débris, des planches avec leurs clous en l’air, des tenailles, un marteau, un ciseau de menuisier.

Près de la fenêtre, un monsieur bien mis se tenait debout. Il s’inclina respectueusement lorsqu’entrèrent les deux amis. Il tenait à la main une petite bande de toile cirée, avec des chiffres en or, son mètre enfin.

—C’est mon tailleur, dit Ferdinand à son ami, il arrive de Paris avec ces deux caisses qui sont pleines d’habits. Depuis un mois il ne travaille que pour moi.