Hector saisit parfaitement la nuance de cette seconde réponse. Pourtant ce fut comme une seconde blessure. Ce n’était pas là ce qu’il attendait. Il retombait rudement à terre, de toute la hauteur de ses espérances. La baronne continua:
—Voici bien longtemps déjà que le mariage de ma fille est inexorablement arrêté. Le baron d’Ambleçay, à son lit de mort, a désigné lui-même l’époux qu’il destinait à sa fille. J’ai juré d’obéir à ses volontés; on ne trahit pas un serment fait au chevet d’un mourant. Dût mon cœur se briser, dût le cœur de Louise être brisé de même, nous tiendrons une promesse sacrée. On n’est jamais complètement malheureux lorsqu’on a la conscience d’avoir rempli son devoir.
—N’est-il donc plus d’espoir? murmura Hector accablé.
—Je vous en fais juge, monsieur, écoutez-moi: A la Révolution, le grand-père de mon mari émigra avec toute sa famille, sa femme et ses cinq enfants. Tous ses biens furent mis en séquestre, et il ne tarda pas à tomber dans une détresse profonde. C’est à Londres qu’il s’était réfugié. Lui et les siens faillirent périr de misère, de froid et de faim, dans cette ville où ils ne connaissaient personne. Pour donner un peu de pain à ses enfants, il se plaça comme homme de peine chez un riche fabricant, et sa femme, une Cinq-Cygne, fit des ménages dans le voisinage. Mais que pouvaient leurs efforts!... La femme tomba dangereusement malade. Un propriétaire inexorable allait, faute de paiement, jeter toute la malheureuse famille dans la rue, c’en était fait d’eux, lorsque la Providence, dont il ne faut jamais désespérer, leur envoya un sauveur. Un riche baronnet recueillit le grand-père de mon mari et lui offrit, ainsi qu’à tous les siens, la plus noble des hospitalités. Et cela, non pour quelques jours, pour quelques mois, mais pour des années. Les d’Ambleçay doivent leur salut à cet homme si généreux, à cet ami des jours malheureux. Et plus tard, lorsque la tempête révolutionnaire fut calmée, c’est grâce à lui qu’ils purent regagner la France et recouvrer une partie de leurs biens. Le souvenir de ce bienfait s’est transmis comme héritage dans notre famille, monsieur.
—Je le comprends, répondit faiblement Hector.
—Eh bien, monsieur, nous pouvons aujourd’hui acquitter cette dette. A son tour, la famille de ce noble Anglais a connu le malheur; son fils a été ruiné. Plusieurs fois mon mari est allé mettre à ses pieds toute notre fortune; jamais il n’a voulu accepter une obole de ceux qui devaient plus que la vie à son père. Il aurait pu travailler, entreprendre quelque chose, tenter de relever sa fortune; mais vous savez l’horreur profonde, insurmontable, de la noblesse anglaise pour tout ce qui touche au commerce. Le baronnet, enfermé dans le château de ses pères, refusa toutes les propositions, préférant sa médiocrité, héroïquement supportée, à toutes les jouissances de richesses acquises au prix de ce qu’il appelait son honneur. Enfin, il est mort, ne léguant à son fils que sa pauvreté et un nom sans tache.
C’est ce fils, monsieur, qui doit être le mari de Louise.
—Ah! s’écria Hector, emporté par son désespoir, l’Anglais n’avait fait que partager sa fortune, et vous, madame, vous sacrifiez votre fille.
—Cette union, monsieur, dit sévèrement la baronne, a été arrêtée entre le père de ce jeune homme et mon mari. Nous n’avions aucun autre moyen de venir en aide à une famille cruellement éprouvée, trop fière pour accepter la restitution d’une aumône.—Car ils ont fait l’aumône aux d’Ambleçay. Depuis longtemps le jeune baronnet est prévenu, il connaît nos conventions, il sait que ma fille lui est destinée, l’époque fixée pour ce mariage approche, et enfin, pour tout vous dire...
La pâleur livide d’Hector effraya la baronne; aussi hésita-t-elle une minute après ces dernières paroles.