Mais qu’est le devoir, lorsque la passion commande! et déjà sir James en était arrivé à s’avouer que, pour lui, s’éloigner d’Aurélie, ce serait mourir.

Il avait bien d’autres tortures encore.

Il était pauvre, et il savait le père de mademoiselle Blandureau prodigieusement riche. Cette fortune était un insurmontable obstacle aux yeux du gentilhomme anglais. Lui qui avait à peine de quoi vivre, il professait pour l’argent un souverain mépris. Mais qui voudrait croire à son désintéressement?

Une héritière, en notre siècle, peut-elle croire au désintéressement d’un homme pauvre?

S’il demandait a M. Blandureau la main de sa fille, celui-ci n’y verrait-il pas la démarche d’un gentleman ruiné qui spécule sur son nom pour faire des réparations au manoir paternel?

Mais ces tristes réflexions s’envolaient à un seul regard de mademoiselle Aurélie, et plus d’une fois les yeux de la jeune fille rencontrèrent ceux du baronnet.

Sir James est un homme timide en dépit de ses manières hautaines. Il est modeste aussi; bien longtemps il refusa de croire à des apparences trop flatteuses. Il avait bien remarqué que la jeune fille ne fuyait pas sa présence. Arrivait-il, si elle n’était pas au salon, elle ne tardait pas à y descendre. Plus d’une fois, en s’éloignant, il avait cru l’apercevoir soulevant un coin d’un des rideaux de mousseline de la fenêtre, et l’accompagnant du regard jusqu’à sa voiture.

Il attribuait tout cela au hasard; il n’y voulait voir que des actions indifférentes, jusqu’à ce qu’un jour enfin ce hasard qu’il gratifiait si bénévolement de ses succès lui fournit l’occasion de se trouver seul avec mademoiselle Aurélie.

Oh! ce ne fut qu’un instant, cinq minutes à peine, mais on dit bien des choses en cinq minutes, surtout quand on ne parle pas, car ils ne se parlèrent pas. Ils restèrent debout, l’un devant l’autre, émus, tremblants, les yeux dans les yeux.

Ma foi! sir James ne se posséda plus, le magnétisme de l’amour bouleversa toutes ses idées innées du respect des convenances; il se rendit coupable d’une hardiesse qu’il ne s’explique pas encore aujourd’hui, il osa prendre la main de mademoiselle Aurélie et la porter respectueusement à ses lèvres.