Il se reprocha amèrement d’avoir tant attendu et résolut de démasquer ses batteries, non tout d’un coup, mais avec une sage lenteur.

Démasquer est bien le mot. Personne au monde ne pouvait se douter des intentions de Lorilleux; sa mère même n’était pas dans la confidence. Ce profond diplomate n’avait jamais rien laissé percer de son secret. Sa sœur, aussi bien que son ami, ignorait ce projet amoureusement caressé pendant quatorze ans. Et quel secret! le rêve d’une vie entière.

Avec une prudence au-dessus de son âge, Lorilleux s’était bien gardé d’admettre son ami dans l’intimité de sa famille. Il avait deviné qu’un mariage est presque impossible entre deux jeunes gens qui ont grandi ensemble. Se voir tous les jours ne peut conduire qu’à une douce et fraternelle amitié. Grâce à d’habiles précautions, mademoiselle Lorilleux et Pascal s’étaient à peine entrevus dans de rares occasions, ménagées avec un art infini. Ils ne s’étaient pas parlé en tout dix fois.

Il s’agissait maintenant pour le médecin de mettre les jeunes gens en présence. Grave affaire; pourtant il lui semblait que toutes les difficultés, sauf cette fortune maudite, étaient aplanies. Pascal allait avoir trente ans, il était doué de tous ces avantages extérieurs qui séduisent une femme. Mademoiselle Lorilleux avait, elle, dix-huit ans, elle était remarquablement jolie, brune, et ravissante de grâces et de distinction. Elle devait à son frère une éducation beaucoup plus sérieuse que ne l’est ordinairement celle des femmes. Enfin, ce frère prévoyant et rigide s’était appliqué à briser la volonté de la jeune fille, exagérant à plaisir sa tyrannie, lui préparant ainsi d’heureux jours pour le temps où elle trouverait un joug moins rude que le sien.

Lorsque le médecin les considérait tous deux, cet ami entouré de tant de soins, cette sœur si tendrement aimée, il ne pouvait s’empêcher de s’émerveiller et de s’applaudir de son œuvre, tant il les trouvait bien faits l’un pour l’autre. Il les unissait par la pensée, s’installait dans le ménage, et le bonheur dont il les voyait jouir était sa récompense.

Décidé à presser le dénouement, Lorilleux comprit qu’avant tout il devait peu à peu habituer Pascal à l’idée du mariage, le lui faire désirer. C’était affaire de temps. Encore, dans ce travail préparatoire, le médecin avait, sans s’en douter, deux auxiliaires puissants. Madame Divorne ne voulait pas avoir vainement cherché et trouvé une héritière, une belle-fille selon son cœur. Dans toutes ses lettres elle glissait, à côté d’un éloge de sa perle bretonne, quelque délicate allusion matrimoniale. Jean Lantier, en véritable orfèvre, répétait sans cesse qu’un homme était bien fou de se résigner à vivre seul, quand il y a de par le monde tant de charmantes demoiselles qui ont reçu la meilleure des éducations dans les pensionnats les plus renommés de Paris; établissements modèles, où la moins intelligente des élèves apprend bien vite à faire trois toilettes par jour.

Mais Lorilleux, par le fait de ses relations quotidiennes avec Pascal, pouvait agir bien plus directement. Il avait trouvé pour endoctriner son ami une petite combinaison assez ingénieuse. Il avait feint d’être lui-même atteint de matrimoniomanie. Grâce à ce détour, il pouvait tout dire, ses insinuations ne pouvant être regardées que comme les épanchements d’une confiante amitié.

Aussi, comme il disait bien les amertumes de la solitude, les tristesses du célibat! Comme il chantait les douceurs de l’hyménée, le chaste bonheur de deux âmes qui se comprennent et dont l’union a été sanctifiée par l’Église et reconnue par la loi.

Puis il détaillait à plaisir les «causes déterminantes» qui le décidaient. Un homme doit se marier jeune. N’est-ce pas folie que d’attendre pour choisir une compagne l’heure de la décadence? Ainsi font ces vieux éhontés qui semblent moins chercher une épouse qu’une garde-malade.

Qu’apportent-ils, ceux-là, à la chaste jeune fille qu’ils conduisent à l’autel, en échange de ses trésors de jeunesse et de candeur? Un cœur éteint, une imagination flétrie, un corps usé, des ruines, des débris de toutes sortes. Aussi, quel sort les attend! Il faut voir l’intérieur de ces ménages, un an après la signature du contrat. Ah! qu’on est plus sensé mille fois en Angleterre, en Amérique, en Allemagne! Là, chacun épouse la femme qu’il aime, et l’épouse pour elle-même. Pas de ces considérations honteuses qui font, en France, du mariage une spéculation, une affaire d’argent que discutent froidement des notaires, et dont la conclusion dépend d’un chiffre au total. En ces pays heureux, ce n’est pas la dot qui attire les épouseurs; aussi, toutes les jeunes filles se marient, riches ou pauvres, pourvu qu’elles soient belles et aimables; il n’y a que les laides à coiffer sainte Catherine, et encore lorsqu’elles ne savent pas sauver leur figure à force de bonnes qualités.