A monsieur
Monsieur GERBEAU, ancien négociant,
5, rue Pavée, au Marais.
PARIS.
—Adieu, dit-il à Pascal quand il eut fini, je te laisse en tête à tête avec le souvenir de la belle Antoinette. Je vais mettre ma lettre à la poste et rentrer chez moi. Je tâcherai de rêver que j’ai trouvé une Antoinette, moi aussi.
Certes, Lorilleux n’avait aucun remords de l’infâme trahison dont il se rendait coupable. A ses yeux, la conduite de Pascal, le dommage qu’il lui causait, auraient excusé bien d’autres perfidies. Mais le coup qui l’avait frappé était trop récent pour qu’il n’en eût pas gardé quelques traces. Il avait beau être maître de soi, sa figure, si pâle d’ordinaire, semblait livide. Ses efforts pour se contraindre faisaient perler le long de ses tempes des gouttelettes de sueur. Sa main tremblait encore en serrant la main loyale de son ami.
—Tu as quelque chose d’extraordinaire ce soir, dit Pascal en le regardant fixement. As-tu éprouvé quelque vive contrariété? serais-tu malade?
—Je n’ai rien, en vérité, répondit Lorilleux sans rougir, jamais je ne me suis mieux porté.
Puis il sortit rapidement. Il sentait le besoin d’être seul. Les deux lettres qu’il avait dans sa poche le brûlaient. Arrivé devant le bureau de poste, il réfléchit:
—Si je mets à la poste ce soir, se dit-il, la lettre de M. Gerbeau, il fermera sa porte à Pascal très probablement; mais très probablement aussi Pascal trouvera le moyen d’avoir une explication, et il est possible qu’il s’ensuive une réconciliation. Si, au contraire, je laisse à M. Divorne le temps d’arriver, la colère des deux pères brouillera si bien les cartes que le mariage sera rompu à tout jamais. Il faut à M. Divorne quatre jours pour recevoir la lettre et accourir, c’est donc dans quatre jours seulement que je lancerai mon brûlot chez M. Gerbeau.
Et Lorilleux alla se coucher, content comme Titus lorsqu’il n’avait pas perdu sa journée.
VIII
Il était huit heures du matin. Pascal, levé depuis l’aube, c’est-à-dire depuis un quart d’heure, parcourait son logis, un mètre à la main.