Le récit du jeune homme fut long, parce qu’il n’omit pas la circonstance la plus insignifiante: M. Divorne l’écouta avec cette attention patiente qu’il prête à ses clients lorsqu’ils le mettent au courant d’un procès. Quand enfin Pascal eut achevé:

—Pauvre jeune homme! s’écria M. Divorne, et tu ne vois pas le piége, et tu ne comprends pas que tu es la dupe d’une comédie préparée à ton intention!

—Cependant, mon père, il me semble que le hasard seul...

—Et tu donnes dans ces hasards, toi? Mais comprends donc bien que ces gens-là ne cousent pas leurs malices de fil blanc; s’ils n’étaient pas habiles, ils ne prendraient personne. J’avoue, cependant, que leur traquenard est assez ingénieux; un plus fin que toi y serait pris. Mais on ne refait pas au même un vieil avoué retors. Et je suis là, moi, morbleu!

L’avoué venait d’éveiller au fond du cœur de son fils la nichée vipérine des soupçons. Pourtant Pascal voulut défendre encore la famille Gerbeau. Son père l’interrompit.

—Voyons, continua-t-il, que sais-tu de ces gens-là? à qui en as-tu parlé? quelles personnes t’ont répondu d’eux? Tout ce que tu en connais, tu le tiens de deux intrigants, ligués pour te pousser dans le panneau, c’est-à-dire pour te faire entrer dans une famille tarée et ruinée.

—Oh! ruinée.

—Toi-même m’as dit que sans toi la fortune de ce M. Gerbeau était compromise ou allait l’être dans une affaire. Es-tu certain qu’il n’ait pas beaucoup d’affaires de ce genre?

—Si ce n’était que l’argent, je suis assez riche pour deux.

—Soit, j’admets qu’il soit riche, très riche, cela prouve-t-il qu’il soit honnête homme? Je connais, pardieu! nombre de coquins millionnaires. Mais rien qu’à leur manière d’agir, je crois pouvoir te prédire à coup sûr qu’il faut renoncer à ce mariage.