—Comment, c’est toi, à trente ans, qui parles ainsi! Mais, mon garçon, à dix-huit ans, je savais déjà la foi qu’on doit ajouter à ces airs de candeur. Tu crois encore que de beaux yeux, tendres et timides, sont le reflet fidèle d’une belle âme! Mais qu’une femme veuille te tromper, ses yeux ne te révéleront rien de son cœur, pas plus que la surface calme et unie d’un lac ne te dira les vases et les scories amassées dans les profondeurs des eaux si limpides...

—Mais je l’aime! s’écria Pascal qui avait presque les larmes aux yeux, je l’aime!

—Hélas! mon pauvre ami, dit M. Divorne, je crains bien que ce soit sans espoir. Avant de rien décider, pourtant, il faut voir, s’informer, et c’est ce que je vais faire aujourd’hui même, après que tu m’auras donné à manger, toutefois, car je meurs de faim.

Tout en déjeunant, M. Divorne s’efforçait de consoler son fils.

—Voyons, disait-il, ne te désole donc pas, nous te trouverons une autre femme, si tu ne peux épouser celle-là. Ta mère en avait déjà une toute prête, et même je dois te dire que la nouvelle de ton mariage a fait beaucoup de peine à ta mère, beaucoup; elle a pleuré. Si tu l’avais consultée, tout ceci n’arriverait pas. Tu serais venu à Lannion, tu aurais vu la jeune fille qu’elle te destine, tu l’aurais aimée. Mais rien n’est perdu, si ce mariage-ci échoue, tu l’aimeras....

—Je ne puis aimer qu’Antoinette, soupira le triste Pascal.

—Vraiment! fit l’avoué en hochant la tête, c’est si sérieux que cela! Eh bien, il ne faut pas rester plus longtemps dans l’incertitude; ce soir même tu seras fixé. Fais-moi venir une voiture, et donne-moi l’adresse du père de la jeune personne et de tes deux intrigants. Ah! çà, tu ne connais aucun des amis, ou des ennemis, l’un vaut l’autre, de la famille Gerbeau?

—Je ne sais même pas quelles sont leurs relations.

—Prodigieux! je te trouve prodigieux! Ah! ce serait pourtant bien important. Voyons, réfléchis, cherche un peu.

—J’ai beau chercher, je ne vois personne absolument, sauf peut-être leur notaire...