—Leur notaire? Tu connais le notaire de la famille et tu ne le dis pas! et tu ne t’es pas adressé à lui! Mais, cher ami, lorsqu’il s’agit d’un mariage, les notaires sont la source même des renseignements, on ne consulte qu’eux, ils ont été institués exprès pour cela. Son nom, vite...

—Maître Bertaud.

—Bertaud....... Je ne le connais pas, mais peu importe. Son titre me suffit. Il est mon ami ou doit l’être, tous les officiers ministériels sont mes amis; nous sommes confrères, ou peu s’en faut. Je commence ma tournée par lui. Allons, je pars, ne te tourmente pas.

Bien certainement, si M. Divorne avait pensé qu’il trouverait des renseignements, je ne dis pas excellents, mais seulement passables, il ne se serait pas mis en quête; il aurait purement et simplement refusé son consentement; il aurait profité du premier moment de surprise de Pascal pour lui arracher la promesse de ne pas passer outre.

Mais il s’attendait à recueillir de singulières histoires sur ces parents, qui mettaient leur fille en étalage dans la boutique d’un négociateur matrimonial; il s’apprêtait à entendre des révélations déplorables, des confidences étranges; il s’en réjouissait d’avance en montant en voiture; il s’en réjouissait, parce qu’en quittant Lannion il avait bien promis à sa femme de faire manquer ce mariage. Il allait ainsi se trouver rompu, sans manœuvres de sa part, sans acte d’autorité. Et non-seulement Pascal ne pourrait lui en vouloir, mais encore il lui saurait gré d’être entré dans ses idées et de n’avoir décidé la rupture définitive qu’après des démarches qui prouvaient combien était nécessaire cette extrémité. Voilà ce que pensait l’avoué en montant l’escalier de maître Bertaud.

Pascal, resté seul, se désolait. Avait-il ou non été pris pour dupe? Les apparences, il est vrai, étaient pour l’avoué, mais les apparences sont trompeuses. Comment, pourquoi le nom de mademoiselle Gerbeau se trouvait-il sur le répertoire aux héritières de M. de Saint-Roch? Il devait y avoir quelque motif caché. Ah! qu’il regrettait amèrement de s’être tant avancé, comme cela, à l’aveuglette. L’expérience, la raison, lui disaient, lui prouvaient que son père était dans le vrai. Mais il était amoureux, et son cœur plaidait chaudement la cause d’Antoinette.

Le bruit d’une vive discussion dans l’antichambre tira Pascal de ses réflexions. Presque aussitôt le chevalier de Jeuflas entra ou plutôt fit irruption, violant la consigne sévère, donnée au domestique, de ne laisser entrer personne.

Le premier mouvement de Pascal—ce n’était pas le bon—fut de sauter au cou du chevalier pour l’étrangler. Par bonheur, il se contint, et toute sa colère tomba lorsqu’il eut envisagé l’ami et courtier de M. de Saint-Roch.

Pauvre M. de Jeuflas! il semblait vieilli de dix ans. En une nuit, le chagrin avait creusé des rides le long de ses tempes. Lui si droit la veille, il marchait courbé, le chef branlant. Sa toilette n’avait pas sa correction habituelle, sa cravate était chiffonnée, ses souliers maculés de boue. La disposition si naturellement symétrique des quelques cheveux qui lui restaient était dérangée.

Il devait, lui aussi, avoir reçu un rude coup. Il ne paraissait guère moins affligé que son jeune ami. Il était visiblement très ému. Son visage exprimait l’abattement; sa voix tremblait; cependant il grasseyait encore.