De ce moment, il donna le vol à toutes ses fantaisies, et commença d’éparpiller ses revenus le plus joyeusement du monde, en compagnie de quelques beaux de son cercle qui, dès les premiers jours, voulurent bien lui former une petite cour, et devinrent plus tard les satellites de cet astre.
Hector, cependant, en vrai fils de son siècle calculateur, prétendit mettre à son désordre un ordre infini. Il se le promit et se tint parole, fermant les oreilles lorsqu’il le fallait, et même le cœur, à tous les entraînements. Il eut pour ses prodigalités la prudence d’un avoué. Il s’accorda pour soixante mille francs de folies par an, et jamais il ne dépensa dix louis de plus.
C’en était assez pour lui assurer une belle position; il eut l’art de prendre la première place. Une aventure scandaleuse dans le grand monde fut la première marche de son piédestal. Il ne mentit pas à de si heureux débuts, et la chronique assure que rarement il trouva des cruelles. Sans doute il eut l’adresse de bien choisir, et il ne compromit pas sa réputation de conquérant, en livrant des batailles perdues d’avance, ou même douteuses.
Il avait d’ailleurs une vie fort occupée. Une danseuse arrivait-elle au Grand-Théâtre avec de niaises prétentions à la vertu? on était sûr de le trouver à la tête de la cabale qui chutait ce sylphe à préjugés et le forçait de partir ou de se rendre. D’ordinaire il tyrannisait la première forte chanteuse, heureuse de s’assurer, à ce prix, la protection d’un homme qui régnait despotiquement dans la loge infernale de l’Opéra, et dont le veto était sans appel au moment critique des débuts. Elle avait droit, en échange de sa confiance, à des succès orageux payés comptant, à des avalanches de bouquets et de couronnes, à une ovation lors de son bénéfice, et à un compte ouvert à la caisse de son tyran, à l’article amour.
Que fallait-il à Hector pour couronner l’édifice de sa réputation? Deux ou trois duels. Il les eut, heureux pour lui, pas trop malheureux pour ses adversaires. La gloire sans le remords, le triomphe sans l’odieux de la victoire. Sa bravoure devint un fait notoire, et il fut à l’abri des méchancetés directes. On redoutait d’ailleurs son esprit un peu brutal, comme celui de tous les hommes avantageux qui, après avoir tout osé, croient pouvoir tout dire.
Pour varier ces occupations si nobles et si graves, Hector, suivant la saison, chassait ou s’aventurait en mer, sur un yacht à lui. Puis il dressait ses attelages et montait à cheval. Quand il passait, bien des gens s’arrêtaient au bord du trottoir ou tout au moins se retournaient. Les petites grisettes, si agaçantes sous leurs bonnets à ruches de rubans, n’avaient pas pour le regarder d’assez grands yeux. Il pouvait recueillir sur sa route comme un murmure d’admiration. On disait:
—Voilà M. Malestrat qui passe.
Et c’est là une jouissance vive et délicate, la plus grande des villes de province. A Paris, on ignore ce plaisir, qui transporte la vanité: Rastignac et de Marsay passent inaperçus dans la foule qui roule sur les boulevards. La majorité ne connaît pas M. de Rothschild de vue.
Hector eût peut-être fait courir; la déconfiture d’un sien ami qui avait dépensé un million pour gagner un prix de huit cents francs, vint l’éclairer fort à propos sur le danger d’une écurie. Ce fut comme un poteau de salut placé près de l’abîme. Sa plus grosse dépense resta le jeu. On joue beaucoup à Bordeaux; quiconque s’est promené passé minuit aux alentours du Grand-Théâtre, a pu facilement s’en convaincre. A travers les volets des clubs, fermés par ordre de la police, filtrent de vives lueurs, et dans le silence de la nuit on entend le tintement de l’or sur les tapis. C’est comme une provocation de la fortune, comme une enseigne au-dessus de la porte: Ici l’on gagne. Par malheur, on y perd souvent aussi, mais Hector était heureux au jeu.
Aussi ce roi absolu était à la fois très envié, très adulé, très calomnié. Les uns le disaient avare, les autres prodigue. On ne peut contenter tout le monde. Quelques hommes, de ceux qui le gagnaient plus que de raison au baccarat, l’accusaient d’être joueur. Certains soupeurs émérites avaient bien été jusqu’à dire du mal de sa cave et à déconsidérer son cuisinier. Enfin deux ou trois belles dames, après s’être inutilement compromises pour lui, en étaient venues à déchiqueter sa réputation de leurs trente-deux fausses dents. Mais il avait pour lui l’escadron charmant des demoiselles à marier,—on le disait si dangereux!—et la phalange sacrée des mamans qui le guignaient pour leurs fillettes,—on assurait qu’il ne tiendrait pas à la dot;—et aussi ceux qui lui empruntaient de l’argent. En tout, une armée respectable. Amis et ennemis, flatteurs et calomniateurs, il avait tout ce qui consacre la supériorité.