Votre frère, en disant cela, maniait un pistolet si terriblement que le marquis est descendu et s'est adressé à moi.

—«Voyons, Chanlouineau, me dit-il, est-ce un duel ou un assassinat? Si Jean me tue, tout est dit... mais si je le tue, qu'arrivera-t-il?»

Je lui jurai qu'il serait libre de s'éloigner, après toutefois qu'il m'aurait donné sa parole de ne pas rentrer à Montaignac avant deux heures.

—«Alors, fit-il, j'accepte le combat, donnez-moi une arme!...»

Je lui donnai mon sabre, votre frère avait le sien, et ils tombèrent en garde au milieu de la grande route...

Le robuste paysan s'arrêta pour reprendre haleine, et plus lentement il dit:

—Marie-Anne, votre père, vous et moi nous avons mal jugé votre frère. Il a une chose terrible contre lui, ce pauvre Jean: sa figure. Il a l'air faux comme un jeton, il a le sourire bas et l'œil fuyant des lâches... Nous nous sommes défiés de lui, nous avons à lui en demander pardon... Un homme qui se bat comme je l'ai vu se battre a le cœur haut et bien placé, on peut lui donner sa confiance... Car c'était terrible, ce combat sur cette route, dans la nuit!... Ils s'attaquaient furieusement, sans un mot, on n'entendait que leur respiration haletante de plus en plus, et des sabres qui se choquaient il jaillissait des gerbes d'étincelles... À la fin, Jean tomba...

—Ah! mon frère est mort! s'écria Marie-Anne.

—Non, répondit Chanlouineau... on peut espérer que non. Les soins en tout cas ne lui auront pas manqué. Ce duel avait un autre témoin, un homme que vous devez connaître, nommé Poignot, qui a été le métayer de votre père... Il a emporté Jean en me promettant de le garder dans sa maison...

Pour ce qui est du marquis, il m'a montré qu'il était blessé et il est remonté à cheval en me disant: «C'est lui qui l'a voulu.»