—N'appelle plus, poursuivit Marie-Anne, reprenant, elle aussi, le tutoiement d'autrefois, à quoi bon! Reste, tiens-toi tranquille, que du moins je puisse finir en paix... va, ce ne sera pas long!...
—Tais-toi! ne parle pas ainsi! Il ne faut pas, je ne veux pas que tu meures!... Si tu mourais, grand Dieu!... quelle serait ma vie, après!
Marie-Anne ne répondit pas... Le poison poursuivait son œuvre de dissolution. Sa respiration sifflait dans sa gorge enflammée; sa langue, lorsqu'elle la remuait, lui causait dans la bouche l'affreuse sensation d'un fer rouge; ses lèvres se tuméfiaient, et ses mains paralysées, inertes, n'obéissaient plus à sa volonté.
Mais l'horreur même de la situation rendit à Mme Blanche une lueur de raison.
—Rien n'est perdu, s'écria-t-elle. C'est dans cette grande boîte-là, sur la table, que j'ai trouvé, que j'ai pris,—elle n'osa pas prononcer le mot: poison,—la poudre que j'ai versée dans la tasse. Tu sais quelle est cette poudre, tu dois connaître le remède...
Marie-Anne secoua tristement la tête.
—Rien ne peut plus me sauver, murmura-t-elle d'une voix à peine distincte, et entrecoupée de hoquets sinistres; mais je ne me plains pas. Qui sait de quelles chutes la mort me préserve peut-être. Je ne regrette pas la vie. J'ai tant souffert depuis un an, j'ai subi tant d'humiliations, j'ai tant pleuré... La fatalité était sur moi!...
Elle eut, en ce moment, cet éclair de seconde vue qui illumine les agonisants. Le sens des événements éclata. Elle comprit qu'elle-même avait fait sa destinée, et qu'en acceptant le rôle de perfidie et de mensonge composé par son père, elle avait rendu possibles et comme préparé les mensonges, les perfidies, les crimes, les erreurs et les trompeuses apparences dont enfin elle était victime.
Sa parole allait s'éteignant comme celle d'une personne qui s'assoupit, ses atroces douleurs faisaient trêve, tout s'apaisait en elle après tant d'agitations; elle s'endormait, pour ainsi dire, dans les bras de la mort...
Elle s'abandonnait, quand une pensée jaillit de ses ténèbres, si terrible qu'elle lui arracha un cri: