—À qui as-tu confié ton enfant, répéta-t-elle, à qui?... où?... Marie-Anne... un mot encore, un seul, un nom, Marie-Anne!
Les lèvres de l'infortunée s'agitèrent, mais sa gorge ne rendit qu'un râle sourd...
Elle s'était affaissée sur son fauteuil; une convulsion suprême la tordit comme un lien de fagot; elle glissa sur le tapis et tomba tout de son long, sur le dos...
Marie-Anne était morte... morte sans avoir pu prononcer le nom du vieux médecin de Vigano...
Elle était morte, et l'empoisonneuse terrifiée demeurait au milieu de la chambre, livide et plus raide qu'une statue, l'œil démesurément agrandi, le front moite d'une sueur glacée...
Toutes ses pensées tourbillonnaient comme des feuilles au souffle furieux de l'ouragan; il lui semblait que la folie—une folie comme celle de son père—envahissait son cerveau. Elle oubliait tout, elle s'oubliait elle-même, elle ne se rappelait plus qu'un hôte devait arriver à minuit, que l'heure volait, qu'elle allait être surprise si elle ne fuyait pas.
Mais l'homme qui était venu quand elle avait crié au secours, veillait sur elle. Quand il vit que Marie-Anne avait rendu le dernier soupir, il fit un peu de bruit contre la porte et allongea sa figure grimaçante.
—Chupin!... balbutia Mme Blanche, rappelée au sentiment de la réalité.
—En personne naturelle, répondit le vieux maraudeur. C'est une fière chance que vous avez!... Eh! eh!... ça vous a trifouillé l'estomac, toute cette affaire... Bast! ça passera. Mais il s'agit de ne pas moisir ici, on peut venir... Allons, arrivez!...
Machinalement, l'empoisonneuse avança, mais le cadavre de Marie-Anne était en travers de la porte, barrant le passage; pour sortir, il fallait le franchir, elle n'eut pas ce courage et recula toute chancelante...