Ouvrez, dit-il, je suis nu.
La Fontaine ouvrit sa porte à l'enfant, et fit bien. Ce passant de nuit, battu par la tempête, qui s'arrêtait au seuil du poète, n'était plus l'Amour éternel, l'aîné des dieux, contemporain du Chaos, que chantaient Hésiode et Parménide: il n'était pas davantage le symbole de l'art auguste que la France du dix-septième siècle s'efforçait de reproduire. Ce petit, trempé de pluie, malin et moqueur, et si curieux du plaisir, pouvait se réchauffer au foyer du fabuliste et appuyer sa tête blonde et rieuse sur l'épaule du bonhomme: ce Benjamin de l'Olympe apportait à son hôte, pour le payer de ses soins, l'inspiration aimable d'une Grèce moins sublime, mais plus séduisante que celle de Racine; il pouvait, et sans étonnement, s'endormir dans ses bras, bercé, comme par une légende maternelle, du récit des vieilles fables françaises, des contes de Boccace et des romans de l'Arioste.
LE
PALAIS PONTIFICAL
ET LE
GOUVERNEMENT INTÉRIEUR DE ROME
M. Bertolotti et ses confrères de l'Archivio Storico de Rome ont fait de bien curieuses découvertes dans les documents, si longtemps inédits, où était ensevelie l'histoire intime du Saint-Siège et de la ville Éternelle. Ils nous permettent ainsi de pénétrer avec eux dans les coulisses de la grande histoire, délassement si fort goûté par les esprits du temps présent. Ils nous dévoilent l'envers des splendeurs pontificales. Ce n'est point une œuvre voltairienne ou de polémique passionnée qu'ils accomplissent, mais d'érudits et d'historiens consciencieux: les résultats de leurs travaux ne modifieront pas d'une façon sensible les jugements généraux portés sur les papes des derniers siècles par Léopold de Ranke et Gregorovius; ils en confirment singulièrement les vues dominantes par de précieux détails sur la vie privée ou l'administration intérieure des pontifes. Non, l'Église romaine n'a été ni en dehors ni au-dessus de l'humanité. Rome ne fut point une arche mystique élevée sur la chrétienté. Écartez le voile de pourpre de ce tabernacle: vous y trouverez des faiblesses innocentes, des passions dangereuses, l'orgueil et les dures pratiques des anciens régimes, du temps où l'opinion publique était méprisée, où l'autorité n'était point généreuse, où le privilège outrageait le droit.
I
I Papi e le Bestie. Les Papes et les Bêtes rares, chapitre piquant extrait par M. Bertolotti des registres de dépenses du Vatican. Au XVe siècle, ce sont les perroquets et les oiseaux extraordinaires qui amusent les loisirs du saint Père. Quand Martin V Colonna voyageait, il confiait à deux officiers la garde de son favori: «15 mars 1418. Payez un florin d'or à Pietro Stoyss et à Giovanni Holzengot, qui portent le Perroquet de Notre-Seigneur avec sa cage.» L'aimable Pie II Piccolomini, le lettré délicat, devait apprendre à son perroquet des vers latins. «20 avril 1462. Cinq ducats payés par ordre de Sa Sainteté à maître Giachetto, gouverneur du Perroquet.» «4 décembre 1462. Cinq gros, donnés à Gabazzo, pour l'achat d'une étoffe destinée à couvrir le Perroquet.» «17 décembre 1462. Trois écus et demi à Domenico, de Florence, maître menuisier, pour acheter des planches et des clous destinés à réparer la cage des oiseaux, qui est à Saint-Pierre.» Ce Papagallo pontifical aurait-il inspiré à Rabelais le nom et le mythe du Papegaut, qui, tout somnolent dans sa cage, «accompagné de deux petits Cardingaux et de six gros et gras Evesgaux», fait tomber Panurge «en contemplation véhémente?» «Mais, dit Pantagruel, faictes nous icy quelque peu Papegaut chanter, afin qu'oyons son harmonie.»—«Il ne chante, respondit Æditue, qu'à ses jours, et ne mange qu'à ses heures.»—«Non fay-je, dit Panurge; mais toutes les heures sont miennes. Allons doncques boire d'autant.»
Pie II entretenait aussi des cerfs, Sixte IV un perroquet et un aigle qui mangeait chaque jour pour deux baïoques de viande. Léon X, pape très magnifique, avait des lions et un léopard.
«26 octobre 1513. Payez à Francesco de Ferrare, gardien du léopard de Notre Très-Saint-Seigneur, dix ducats d'or, à savoir six pour les dépenses du léopard, et quatre pour un mois de traitement au gardien.» «2 octobre 1516, la Sainteté de Notre-Seigneur donne dix grands ducats d'or à l'homme qui a mené les lions de Florence à Rome.» «29 juin 1517, aux Hongrois des ours, dix-huit ducats.» Après les ours, les beaux-arts: «Plus, ce 1er juillet, vingt ducats aux élèves de Raphaël d'Urbin, qui ont peint la chambre voisine de la garde-robe.» Autres comptes relatifs à la Magliana, villa et pavillon de chasse du pape: «17 avril 1517, quatre ducats à celui qui a retrouvé le chien Setino.» «15 mai 1517, neuf jules pour une cage du rossignol.» «7 août 1517, quarante ducats à l'oiseleur florentin qui a apporté les ortolans de Florence.» «30 mai 1518, au Révérend cardinal d'Ursin, pour envoyer prendre des faucons à Candie, deux cents ducats.» «1er juin 1518, à l'homme qui a présenté les gerfauts, quarante ducats.» «2 octobre 1518, deux ducats et quatre jules pour seize perdrix vivantes.» «13 octobre 1518, à deux estafiers qui ont pris un cerf, quatre ducats.»
Sous Paul III Farnèse, le terrible pape du portrait de Titien: «26 mai 1541, au jardinier Lucerta, pour l'achat d'une chèvre qui allaitera les faons donnés à Sa Sainteté, un écu cinq baïoques.»