Puis ce sont les autours, les faucons, les éperviers pour la chasse aux cailles, les clous dorés pour ferrer Falbetta, mule de Notre-Seigneur, des cailles vivantes, les fournitures de chasse. Les «pêcheurs d'hommes» étaient devenus de grands chasseurs devant l'Éternel; mais, tandis qu'ils couraient le cerf ou le renard dans l'âpre désert de Corneto, la chrétienté chancelait éperdue et la tunique sans couture se déchirait lamentablement.

L'Église ne traversait pas alors une période d'ascétisme, et Quaresmeprenant n'était point le grand maître de la salle pontificale. Les registres des saintes cuisines eussent fait pleurer de tendresse frère Jean des Entommeures. Pie II fut gourmand comme le sont en général les lettrés, et dépensa pour sa table plus qu'aucun pape du XVe siècle, plus de deux mille ducats, plus de huit mille francs par mois. Le chapon était son rôt favori; les pauvres bêtes entraient par troupe au Vatican. Nous lisons la note suivante: «Pour un chapon gros et gras destiné à Notre-Seigneur, trente-six bolonais (baïoques).» Presque chaque jour on lui servait un fromage de buffle, mais il goûtait fort aussi le parmesan. Le faisan, la perdrix, le pigeon, le sanglier, les pâtés succulents charmaient son appétit; «trois pâtés pour Notre-Seigneur», dit le registre. On achetait pour lui des quantités abondantes de vins des différents crus d'Italie; mais il les dégustait lui-même avant de conclure le marché. Le 18 octobre 1460, il fulmina, lui si doux, l'anathème contre Grégoire d'Hembourg, l'un des plus grands esprits de l'Allemagne, précurseur de Luther. La veille, il avait dîné d'une poularde à la moutarde et au poivre; le jour de l'excommunication,—qui n'était point jour de jeûne,—il avait dîné de deux paires de tourterelles et de deux chapons accompagnés de jambon. Le lendemain on lui servit quatre grives grasses. L'hérésie naissante ne lui troublait pas la digestion.

Paul II, pape vénitien, ne dépensait guère que 500 ducats par mois pour sa table. Il se nourrissait surtout de foie de porc (pro fegato de porcho per nostro Signore), de saucisses, de boudins et de tripes; le chapon semble en disgrâce sous ce pontificat; les alouettes, les grives et les cailles sont plus en faveur; pour les jours maigres, on prépare au pape des monceaux de poissons de mer. En novembre 1464, la dépense ne monta qu'à 397 ducats, y compris le festin servi à Saint-Jean de Latran, «à tous les seigneurs cardinaux, à tous les ambassadeurs et seigneurs nobles qui étaient à la Cour». Ce banquet ne coûta que 126 ducats. Ce pape était économe. Il se contentait d'un petit vin moscatello qui coûtait sept sous la cruche. Mais il tourmentait les platoniciens et j'aime mieux Pie II.

Sixte IV, fils d'un batelier de Savone et ancien moine mendiant, n'est point un raffiné. Viande de veau, de vache, de mouton, de chevreau et poules, tel est son ordinaire; le luxe est pour les vins. Aidé par les bons moines de son ordre, qui devaient fourmiller autour de lui, il dépense jusqu'à 900 ducats par mois. A la Noël de 1482, il fait à chacun des ambassadeurs d'Espagne, de Gênes, de Milan, de Sienne, de Venise et de Naples, le rare présent d'un veau du prix de 10 francs.

Le vieil Alexandre VI, l'Espagnol dont Giulia Farnèse adolescente exaspère les sens, recherche les épices brûlantes: poivre, gingembre, cannelle, noix muscade, safran, cumin, anis, raisin sec, sauces aromatiques, moutarde; ajoutez les salaisons âcres: sardines, anchois, saucisses bien pimentées; pour éteindre l'incendie du gosier pontifical, douze ou quinze vins de crus précieux: vins de Corse, de Grèce, de Sicile, d'Espagne. La dépense monte en certains mois à quatre mille ducats. A la Saint-Antoine, le pape envoyait des quantités de cire à l'église du Thaumaturge, pour la santé de ses chevaux, haquenées et mules; à Noël et à Pâques, il envoyait à chaque cardinal un veau et deux chevreaux, sans compter les agneaux bénits de sa main apostolique et des paniers d'œufs. En 1501, il donna à dîner aux cardinaux qui l'avaient assisté dans les fonctions pascales, et leur fit servir une tourte monstrueuse, toute dorée. C'était le temps des dorures. Dans une mascarade de Laurent le Magnifique, on dora des pieds à la tête un petit garçon qui parut une merveille, et qui en mourut. La veille de sa mort foudroyante, un vendredi, Alexandre mangea des œufs, des langoustes, des citrouilles au poivre, des confitures, des prunes, une tourte enveloppée de feuilles d'or. M. Bertolotti ajoute: et cætera. Sans doute, il ne but pas, ce jour-là, de l'eau claire. Et l'on était au mois d'août, si énervant à Rome. La fortune, qui le réservait au poison, le préserva de l'indigestion. S'il était mort sur sa tourte dorée, frappé d'apoplexie, César qui, le lendemain, devait si malheureusement goûter au vin réservé, eût mis sur l'Église sa main de condottière impudent, et la chrétienté eût assisté à une incomparable aventure. Cependant le peuple romain jeûnait bien à son aise, tout le long de l'année, en rêvant au paradis. On lui jetait un pain horrible, noir, sans substance, tel que celui dont se nourrissent encore aujourd'hui les misérables paysans de la Basilicate et de la Pouille. Au moins, s'il avait pu présenter sa pagnotta aux bonnes odeurs qui montaient des profondeurs des cuisines papales et se perdaient du côté du ciel! Mais la supplique suivante, adressée en 1607 à Paul V, montre à quel point il était dangereux d'étaler cette misère aux yeux du vicaire de Jésus-Christ:

Très bienheureux Père,

Le pauvre et malheureux Andréa Negri, Florentin, indigne de la grâce de Votre Sainteté, le jour de Saint-Pierre, comme Votre Sainteté passait près de la Rotonde, lui a montré deux pains, sans penser à lui faire injure, mais aveuglé par le démon. Il croyait que Votre Béatitude ne savait pas de quelle façon on vit à Rome. Sur-le-champ, par ordre de Monseigneur le Gouverneur de Rome, il a été arrêté, soumis au supplice de la corde, puis exilé de l'État ecclésiastique, selon le bon plaisir de Votre Sainteté. Aujourd'hui, le pauvre misérable se trouve infirme, hors de ce royaume, ayant à Rome un enfant, et sa femme enceinte; la malheureuse endure bien des misères, n'ayant pas de quoi vivre. Il supplie donc Votre Béatitude, par les entrailles de N.-S. Jésus-Christ, qu'elle ait pitié de cette famille en détresse et de sa grande pauvreté, qu'elle lui pardonne son égarement, et le relève de son long exil, ce qui sera une œuvre de miséricorde; en outre, il ne manquera pas de prier sans cesse le Seigneur Dieu pour la longue et heureuse vie de Votre Sainteté: Quam Deus...

(A Monseigneur le Gouverneur, afin qu'il en parle à Notre-Seigneur.)

Mais Paul V Borghèse édifiait la façade pompeuse de Saint-Pierre, et la famine pouvait servir à son architecture. «Pontife sévère, très rigoureux et inexorable en fait de justice», écrit un ambassadeur vénitien. Je crains fort qu'Andrea Negri n'ait langui dans l'exil jusqu'au pontificat de Grégoire XV. Une anecdote rapportée par Ranke sur ce pape, rappelle la dureté des empereurs romains. Un pauvre diable d'écrivain, Piccinardi, avait composé dans sa solitude une biographie sur Clément VIII, prédécesseur de Paul, et l'avait comparé à Tibère. Puis, il avait caché dans sa maison l'innocent manuscrit. Une servante déroba celui-ci et le fit livrer au pape. Quelques personnes influentes, des ambassadeurs même, répondaient de Piccinardi. Paul V les rassura par la bonhomie indifférente avec laquelle il parlait de l'ouvrage. Un beau matin, on mena l'historien de Clément VIII au pont Saint-Ange et on lui coupa la tête, sans jugement.

Cette populace qui meurt de faim et que l'on repaît de spectacles sanglants, effraye par sa brutalité farouche les bonnes gens qui aiment la paix. La sassaiola, la lutte à coups de pierres, rendait certains quartiers de Rome extrêmement dangereux. Un dénonciateur, prudemment couvert du masque de l'anonyme, informe, en 1601, Sa Béatitude, que les jours de fête, c'est-à-dire tous les dimanches au moins, quatre ou cinq cents jeunes gens partagés en deux camps, au lieu d'aller à l'office divin, ou même d'entendre la messe, se battent à coups de pierres dans le Campo-Vaccino et aux environs. Ils se qualifient Espagnols ou Français, habitants des Monti ou du Transtévère, se font des prisonniers pour le rachat desquels ils exigent une rançon qu'ils vont ensuite jouer et boire à l'osteria, mais bien des blessés restent sur le champ de bataille, la tête fendue; les sbires n'y prennent point garde et disent qu'ils n'ont rien à y gagner que des pierres évidemment, et ce scandale va croissant. Les étrangers en sont indignés et aussi les hérétiques, et bientôt on ne pourra plus passer ni dans les rues ni sur les places les jours de fête; les églises seront inaccessibles; que Sa Sainteté prenne donc la résolution qui paraîtra la plus convenable à son «très profond jugement». C'était la Rome de Callot et de Piranesi, pittoresque et sauvage. Jusqu'à l'époque de Chateaubriand, le Colisée était un repaire où les voleurs faisaient bon ménage avec les chiens vagabonds. J'ai souvent observé, jadis, au crépuscule, entre l'arc de Titus et l'arc de Constantin, des personnages patibulaires qui, munis chacun d'une poignée de paille ou d'un sac, se glissaient furtivement, à la faveur des premières ombres, comme des reptiles, dans les trous des ruines. Les recherches archéologiques et une police plus régulière ont quelque peu dérangé ces carrières d'Amérique. Les gueux reculent devant l'ordre de cette ville étrange dont le charme s'évanouit à mesure que la civilisation moderne s'y établit. Quelques cailloux lancés ça et là par deux ou trois monelli rappellent faiblement la sassaiola grandiose du XVIIe siècle. C'était le bon temps pour les artistes. Quelques-uns le regrettent, et je n'affirme pas qu'ils aient tort.