II
Mais voici bien d'autres misères. Les juifs et les musulmans étaient-ils des hommes semblables aux autres fils d'Adam? Le Saint-Siège n'en était pas très sûr et il les mettait sans pitié en dehors de la loi civile et de l'humanité. Naguère cependant, en Avignon, «les povres juifs, écrivait Froissard, ars et escacés (chassés) par tout le monde, excepté en terre d'Eglise, dessous les clefs du pape», s'étaient vus protégés contre l'Inquisition par nos graves et doux pontifes français. Le Comtat-Venaissin fut, pendant soixante ans, pour les fils d'Israël une terre promise trop tôt perdue. Les saintes clefs, qui les avaient abrités sur les bords du Rhône, leur donneront désormais, à Rome, des coups bien rudes. L'histoire de la juiverie romaine est encore à écrire: ce sera un triste chapitre dans l'histoire de l'Occident chrétien. Gregorovius, en finissant son livre sur le Ghetto et les Juifs à Rome, disait: «Une histoire du Ghetto romain pourrait éclairer pleinement le développement successif du christianisme à Rome, et contribuerait singulièrement à compléter l'histoire générale de la civilisation.» Il faudrait remonter au temps même de saint Paul, à l'arrivée furtive de ces familles vagabondes venues de Palestine, et accueillies avec tendresse dans les plus misérables quartiers de la Rome impériale, par leurs frères si timides et si rapaces, dont Horace s'était moqué. La paix ne dura guère, dans le sein de la famille d'Abraham: une question baroque, celle de la circoncision, divisa bientôt la synagogue en deux partis irréconciliables. Vers la fin du premier siècle, quand la police des empereurs ne distinguait pas encore clairement les juifs des chrétiens, ces deux groupes religieux étaient déjà séparés l'un de l'autre par un abîme. Le jour où les chrétiens entrèrent en maîtres dans l'État, le vieil Israël dut courber la tête sous un joug terrible. On ne saura jamais de quelles humiliations il fut abreuvé, à quel dur servage il fut condamné. M. Bertolotti a publié, dans l'Archivio de Rome, quelques textes fort curieux, destinés à être comme un fondement premier de l'histoire que souhaitait Gregorovius. Ils se rapportent aux seizième, dix-septième et dix-huitième siècles. Si ces documents peuvent consoler là-bas, aux bords du «Danube bleu», super flumina Babylonis, la postérité mélancolique de Jacob, je n'aurai point perdu mon temps en traduisant les découvertes de M. Bertolotti.
III
Nous sommes au 23 mars 1573, un an et cinq mois avant la Saint-Barthélemy. La Renaissance païenne a gâté le troupeau romain du Pastor æternus; dans la moitié de l'Europe, la réforme protestante a dispersé les brebis. L'Église, au concile de Trente, a fait un immense effort pour rétablir sa primauté spirituelle: les livres, la science, toutes les libertés de la pensée la tourmentent. Mais dans ce Ghetto empesté que noient les brouillards du Tibre, il y a des rabbins, des docteurs qui expliquent la Bible, devenue, depuis Luther, la grande angoisse de Rome. Il faut à tout prix empêcher que les chrétiens ne touchent à cette corruption. Et l'on publie dans la ville l'édit suivant:
Le révérendissime Mgr Monti Valenzi, protonotaire apostolique et gouverneur général, camerlingue de cette noble cité et de son district, par ordre exprès de Notre-Seigneur, fait savoir à toute personne quelconque, de tout état, classe et condition, qui n'a rien à faire à la place des juifs, ni autour du Ghetto des juifs, qu'elle doit sur-le-champ et sans aucun retard se retirer, sous peine de la pendaison (sotto pena della forca), à laquelle on procédera sans rémission.
Donné au palais de la résidence ordinaire dudit Monseigneur révérendissime gouverneur, cejourd'hui 23 mars 1573.
M. Valen., gouvern.
Moi, Vincent, trompette, j'ai proclamé ledit ban autour de l'enceinte et du quartier fermé (Seraglio) des juifs cejourd'hui 23 mars 1573.
En 1592, le pape, afin d'entraver les relations entre juifs et chrétiens, décrète les prohibitions suivantes:
Défense aux hébreux de laisser entrer des étrangers dans leurs synagogues, sous peine de 50 écus d'amende;