En 1603, nouveau règlement pour la clôture du Ghetto. Le portier commis par le cardinal-vicaire fermera les cinq portes à la première heure de nuit, de Pâques à la Toussaint, à deux heures, le reste de l'année (sept heures du soir, en hiver). Les portes une fois closes, le portier ne les ouvrira, jusqu'à trois heures de nuit en été, et jusqu'à cinq en hiver, qu'aux juifs restés dehors pour cause juste et nécessaire, et munis d'une police délivrée par un juge ordinaire ou toute autre personne connue, honorable et digne de foi; ces polices seront prises par le portier et remises par lui au notaire pontifical. Au delà du délai légal, le portier ne laissera plus entrer que les juifs étrangers arrivant à Rome la nuit; il prendra leurs noms. En cas de nécessité, rixes, enterrements, le portier laisse sortir, mais accompagne au dehors les juifs, après les avoir comptés au départ; il les compte de nouveau au retour, et dès le matin il dénonce au notaire pontifical les noms et prénoms. Les juifs qui tenteront de rentrer en fraude, par quelque porte particulière ou quelque fenêtre, recevront trois tournées de corde. Quiconque, juif ou chrétien, offrira de l'argent au portier pour enfreindre le règlement, sera flagellé et paiera 10 écus, dont la moitié pour le dénonciateur.

Fouetter les femmes et les enfants, écharper les hommes, c'est bien; convertir, par la force ou par la séduction, une race maudite, c'est mieux encore. Le petit Mortara n'a été que la fin d'une longue tradition apostolique. Le Ghetto vit jadis des scènes extraordinaires, dont témoigne la supplique d'un malheureux, Sabato d'Alatri, emprisonné à la suite d'une émeute religieuse: les juifs, voyant un jour entraîner à travers leurs rues une jeune fille que les sbires menaient en prison «sous prétexte qu'elle voulait se faire chrétienne», avaient jeté des pierres de leurs fenêtres à la police pontificale; trente d'entre eux avaient été arrêtés, interrogés, puis remis en liberté; Sabato seul a été retenu; il se prétend innocent, ajoute que l'affaire est très ancienne, et qu'il est chargé de famille (1645). Rubino de Cavi réclame son fils Israël, un enfant de quinze ans, qui, après avoir été persécuté «pendant six semaines» par des chrétiens pour qu'il embrassât la religion catholique, après avoir paru consentir, refusa tout d'un coup, et, le jour même, fut emmené par les sbires, malgré ses cris, aux catéchumènes, puis à la prison; la loi voulait que, pour un cas pareil, le juif fût détenu quarante jours sous les saints verrous. Le pauvre Rubino fait observer que le délai est expiré, et prie que l'enfant lui soit rendu (1662). Mais ceux-ci, des juifs au cœur léger, que le bagne ennuie, écrivent en ces termes au pape:

Bienheureux Père,

Dans les galères de Votre Béatitude se trouvent quatre hébreux condamnés pour différents délits à ramer à temps sur lesdites galères; tous les quatre ils se sont convertis à la foi chrétienne, ils supplient votre Sainteté de daigner leur enlever une année de leur condamnation sur deux, afin que, par cette grâce, ils puissent plus tôt et avec plus de ferveur servir Notre-Seigneur Dieu; outre que beaucoup d'hébreux, voyant s'accomplir une telle grâce, se feront eux aussi chrétiens (1607).

Quatre galériens étaient une maigre aubaine. Ces néophytes en bonnet jaune promettaient bien étourdiment la conversion de leurs frères. Je suppose qu'à leur retour dans la ville éternelle, ils ne se sont pas empressés de prêcher la bonne nouvelle au Ghetto. Évidemment, le martyre de saint Étienne ne les a point tentés.

Les juifs détenus pour dettes dans la prison du Saint-Siège n'étaient point sur un lit de roses. Certains dignitaires ecclésiastiques, dont la charge était de veiller au régime des prisonniers, les laissaient mourir de faim; d'autres, plus humains, les nourrissaient. La communauté hébraïque sur laquelle retombait, dans le premier cas, le soin d'entretenir les malheureux, réclama en 1620, au nom du droit naturel, afin que l'on donnât aux prisonniers les aliments «que les hébreux accordent aux chrétiens et accorderaient aux barbares et aux infidèles». Une congrégation fut tenue à propos de cette requête. Neuf voix repoussèrent la prière des juifs; trois seulement lui furent favorables. Dans un second mémoire du même temps, adressé au pape, la synagogue dévoile les fraudes de ses enfants perdus: «ils contractent des dettes avec plusieurs marchands, à l'insu l'un de l'autre, puis ils revendent les marchandises frauduleusement achetées, et en retirent des centaines d'écus; avec cet argent, les uns marient leurs filles, paient leurs dettes antérieures, acquièrent leurs droits de propriété sur leurs maisons, jouent aux cartes ou aux dés; les autres, s'étant fait une bonne bourse, s'enfuient à Florence, à Venise, à Mantoue, à Salonique, à Constantinople; d'autres suspendent malicieusement leurs petits paiements et se font mettre en prison; au bout d'un mois ou plus de détention, ils ont toute chance d'effacer leur dette, leurs créanciers juifs se lassant de subvenir à leur nourriture; remis dès lors en liberté, ils recommencent aussitôt à duper de nouveaux marchands qui ignorent leurs intentions frauduleuses.» Les créanciers chrétiens, qui goûtaient tout aussi peu de contentement à nourrir, dans le Clichy de Rome, ces israélites trop habiles, sollicitent la même réforme, «bien que la sainte commission ait déclaré maintes fois que les chrétiens ne doivent pas d'aliments aux juifs prisonniers, selon la parole de Notre-Seigneur Jésus-Christ: Non est bonum sumere panem filiorum et mittere canibus.» Mais le pape ordonna que l'on fît à l'avenir comme pour le passé, et la question demeura en suspens jusqu'au XVIIIe siècle. La communauté du Ghetto fut même condamnée, par Clément XI, à nourrir ses coreligionnaires enfermés pour crimes.

Il serait intéressant de faire le compte des vexations dont les juifs romains furent alors accablés. Les documents édités par M. Bertolotti nous en révèlent un certain nombre. Ainsi, il était défendu, d'une façon générale, à tout habitant de la ville, d'acheter quoi que ce fût aux personnes «inconnues et suspectes». La mesure n'était point mauvaise: elle entravait la vente clandestine des objets volés. Mais on en profitait pour mettre en prison les acheteurs juifs qui, de bonne foi, avaient trafiqué avec des artisans de leur connaissance, nullement suspects, mais voleurs dans le fond, et qui refusaient net, avec force injures, de dénoncer leur petite opération au bureau de police. En 1622, le Ghetto demande un règlement protecteur, d'autant plus «que, en cette année présente, tous les étrangers sont inconnus et peuvent être considérés comme suspects».

Si quelque rixe éclatait dans le quartier hébraïque, les sbires, en quête de témoins, arrêtaient tout le voisinage, «même à l'occasion de toute petite chute des enfants, qui tombent toute la journée et se font au front ou à la tête quelque blessure très légère, sans que personne en soit la cause»; on emprisonnait, dans cette occurrence, le père, les voisins et les voisines, puis on les interrogeait et on les relâchait «gratis», mais la tête bien lavée. La communauté observe «que c'est chose ordinaire aux petits garçons de tomber dans la rue, et qu'il serait juste de défendre aux espions et aux sbires de capturer qui il leur plaît, mais seulement ceux qui résistent à l'invitation de témoigner.»

Le signe distinctif que les juifs devaient porter au chapeau était une occasion d'avanies fréquentes. Les plus timides mettaient volontiers le chapeau par dessus le signe. Précaution d'autruche candide qui croit se rendre invisible en cachant sa tête sous son aile. Le visage du fils d'Abraham et son allure fuyante trahissaient le délit. Écoutez ce placet:

A l'illustrissime et révérendissime seigneur Monseigneur le gouverneur de Rome.