Israël de Bologne, hébreu, très dévoué plaignant de votre illustrissime Seigneurie, expose humblement que ces jours passés, à l'Ave Maria, il revenait des Pères de Saint-Barthélemy-en-l'Ile, à qui il avait porté un peu de foin pour gagner le pain de sa famille; rencontré par la police, il fut emprisonné sous prétexte qu'il n'avait pas le signe habituel. Le dit plaignant fut condamné à cinquante écus d'amende; mais il est si pauvre qu'il ne pourrait payer un quattrino, et puis il est innocent. (Le signe qu'il prétend avoir porté en ce moment était sans doute dissimulé avec une dangereuse habileté.) Il a recours à la droite justice de Votre Seigneurie illustrissime, la suppliant qu'elle daigne ordonner à qui de droit sa libération.

Le gouverneur fut touché des prières d'Israël. Il écrivit au bas de la requête: Rescritto; Publice torsus, fiat gratia de pena. En bon français: l'amende est levée et commuée en torture sur la place publique (1647).

En 1671, le cardinal-vicaire interdit aux juifs et aux juives d'aller en voiture, et renouvelle l'ordonnance relative au signe jaune sur la tête: châtiment, trois tournées de corde et cent écus d'or d'amende; pour les femmes et les mineurs, outre les cent écus, le fouet ou l'exil. Songez que cet édit féroce est contemporain de Fénelon et de Racine. Ces prélats, fouetteurs de femmes, écrivaient agréablement en vers latins; mais ils ne lisaient plus l'Évangile.

Les bruits les plus absurdes trouvaient toujours créance à Rome dès que les juifs en étaient les victimes expiatoires: enfants chrétiens assassinés, hosties saintes lapidées, images de la madone outragées. Voici un mauvais frère qui accuse les gens du Ghetto d'avoir enlevé les fleurs entourant la vierge de quelque coin de rue, et d'avoir lapidé et brisé le tableau; on arrête d'abord toute une foule et le plus d'enfants possible: ceux-ci, mis à la torture, confessent la profanation. A les entendre, ils auraient à moitié démoli la niche sacrée; la vérité était que rien ne s'était passé; le pape, intercédé, fit justice de la calomnie; mais l'avanie avait porté ses fruits, et les pierres dévotes pleuvaient dans les rues de Rome sur les épaules d'Israël. Contre ces réprouvés, toutes les méchancetés semblaient bonnes. Vitale de Segni et sa femme Troher, qui sont chargés de filles et de nièces, avertissent le gouverneur qu'au prochain carnaval une compagnie de marchands de fruits et de poissons prépare un char du haut duquel on criera des infamies contre la pauvre famille (1659). Salomon de Tivoli a fait arrêter un chrétien masqué en hébreu, et portant des ornements sacrés décrits dans la Bible; le chrétien a été assez vite relâché; mais Salomon est en prison, trouve le temps long, et sollicite sa liberté. Elle lui fut rendue (1780). Un juif, blessé par un chrétien, meurt sur le chemin de l'hôpital. Le père réclame le cadavre, mais le prieur de la Consolation exige cent écus de rachat, puis traite pour cinquante, que la synagogue paya afin d'éviter une émeute. Le pape fit restituer l'argent (1783). Quand un juif était assassiné, le cadavre était examiné par le tribunal du gouverneur. Si l'autopsie était jugée nécessaire, le prix en était fixé à l'écu et cinquante baïoques pour le chirurgien, son aide et le notaire, plus vingt baïoques pour les sbires; en tout, moins de neuf francs, prix vraiment fort doux. Aussi, en 1784 et 1786, le chirurgien et ses compères exigent-ils tout à coup six écus. Les juifs, tondus de près, crient miséricorde. Le chirurgien répond que le cas était extraordinaire. Cependant le gouverneur donne, dans les deux circonstances, raison aux plaignants.

Certes, les mœurs sont aujourd'hui bien adoucies; le Ghetto est ouvert, et les juifs ne sont plus poursuivis dans Rome comme des bêtes de pestilence. Ne croyez pas cependant que le préjugé populaire leur concède déjà le droit commun. Il y a quelques années, en pleine nuit, un enterrement parti du Ghetto cheminait, à la lueur de quelques torches, à travers les rues les plus farouches de la ville; on portait le mort hors de la porte Saint-Paul, à ce misérable champ où ceux qui furent le peuple de Dieu attendent le grand jour de justice et rêvent de la vallée de Josaphat. Au coin de la place Bocca della Verita, des buveurs chrétiens sifflèrent l'humble cortège qui hâta le pas, après quelques horions échangés entre les deux Lois, et disparut, comme un troupeau effarouché, dans cette nuit terrible du désert de Rome. Mais au retour l'affaire fut plus vive: on se battit solidement, et l'ancien Testament allongea quelques bons coups au nouveau. Le cardinal-vicaire, le saint Office et la sainte Rote n'avaient plus rien à dire sur l'aventure. Mais je crains bien que les «povres juifs» ne paient encore longtemps d'assez durs intérêts pour les trente deniers touchés par Judas: le traître a coûté cher à sa race.

IV

Quant aux musulmans, que les vieux documents qualifient indistinctement de Turcs, leur condition était encore plus triste. L'esclavage leur était réservé, l'esclavage à la façon antique.

Il s'agit d'abord ici des malheureux capturés en mer, soit par les galères pontificales, soit par les flottes de l'Espagne ou des chevaliers de Malte. Le pape, afin d'armer ses navires, achetait les captifs au Roi catholique ou à «la Religion de Malte»; il payait argent comptant, ou donnait en échange ceux de ses galériens que quelque infirmité rendait impropres à la pénible manœuvre de la chiourme. Cet usage n'était pas, d'ailleurs, particulier au Saint-Père: la correspondance de Louis XIV et de Louvois a montré que les choses se passaient de même pour la marine française. Mais Louis XIV n'était pas obligé de gouverner l'Évangile à la main.

En 1604, un galérien, d'origine calabraise, condamné, en 1595, pour le temps qu'il plairait (a beneplacito) à Son Excellence Francesco Aldobrandino, et livré à l'ordre de Malte, contre un Turc, réclame sa liberté. L'Excellence était morte, et son bon plaisir avait disparu; mais on avait écrit, par mégarde, sur les registres des chevaliers: «Au bon plaisir du gouverneur de Rome», magistrat perpétuel, quel que fût son nom; notre homme, grâce à ce détail de comptabilité, pouvait attendre dans les fers jusqu'au jugement dernier. Le gouverneur fit rechercher le registre pontifical pour y trouver le texte premier de la sentence. Autre mésaventure: le Tibre l'avait emporté dans l'inondation de 1598. «La cause de la permutation, écrit ce magistrat, fut que la galère de Malte a consigné un Turc par chrétien.» Le plaignant ne fut rendu à la liberté qu'en 1608.