Voici un billet autographe d'Innocent X, du 8 juillet 1645, qui constate le détail de cette barbare opération: «A Mgr Lorenzo Raggi, notre trésorier-général. Nous avons ordonné au prince Nicolo Ludovisio, général de nos galères, de les pourvoir de cent esclaves turcs. Nous vous adjoignons, pour les frais d'achat de ces esclaves, d'obéir à la volonté et aux ordres dudit prince, même purement verbaux, et de faire un ou plusieurs mandats qui seront acceptés par notre Trésor et portés comme bons à son compte après paiement.»

Il y avait bien un moyen, pour ces Turcs qui ramaient sur la barque de l'Église, de recouvrer la liberté: c'était le baptême, moyen garanti par des décrets de Paul III et de Pie V. Mais ils avaient beau crier qu'ils voulaient embrasser la religion catholique; tant qu'ils pouvaient manœuvrer sous le fouet de leurs chefs, on se riait de leur conversion. Je laisse, à la supplique douloureuse qui suit, sa forme et sa ponctuation enfantines; le lecteur en imaginera, s'il le peut, l'orthographe italienne:

Très bienheureux Père,

Amor de Viman, d'Anatolie, esclave déjà depuis vingt ans de Sa Sainteté, il y a longtemps qu'il désire se faire chrétien et venir à la très fidèle (Église). Et en elle persévérer et mourir pour sauver son âme. Et pour cela étant vieux. Et infirme. Et vingt années de souffrances sur la galère. Qu'il n'en peut plus. Il recourt à Votre Sainteté. Et pour l'amour de Dieu. Il la supplie en grâce d'ordonner précisément qu'il soit conduit aux catéchumènes de Rome. Afin qu'il y soit enseigné. Et instruit parvenir à la connaissance de tout ce qui est nécessaire pour vivre. Et recevoir la Très Sainte foi qui sera cause de son salut, et puis il priera Dieu pour Sa Sainteté.

Quam Deus, etc. (1608).

Amor Viman, d'Anatolie, esclave depuis vingt ans sur la galère Sainte-Catherine de Votre Béatitude.

Le pape fit passer la demande au Gouverneur, mais elle demeura sans résultat. Amor, l'esclave de Smyrne ou de l'Archipel, mourut sur son banc, à bord de la Sainte-Catherine, désespéré et païen.

Cependant, trois documents signés d'Alexandre VII, un demi-siècle plus tard, nous apprennent que, de loin en loin, les galères abandonnaient leur proie, mais dans quelles conditions! Ceux-ci sont trop inhabiles à la rame, trop faibles de santé: ils se rachèteront pour le prix qu'ils ont coûté; on vendra jusqu'à leurs haillons au profit du trésor pontifical; et, de cet argent, écrit le pape à son trésorier-général, «nous voulons et ordonnons que vous fassiez acheter d'autres esclaves, soit à Livourne, soit dans le Levant». Cet autre, enlevé dans les mers de Candie, affirme, depuis treize ans de chiourme, qu'il est chrétien, mais il ne peut donner la preuve certaine de son baptême. Alexandre VII finit par céder à ses prières; il sera libre, dès qu'il aura livré, en échange de sa personne, «deux esclaves turcs, jeunes et de bonne santé, très bons pour le service des galères». En 1638, le pape est moins âpre pour le remplacement de Romadad, de Jérusalem, et de Sciaba, de Nauplie; il ne leur demande à tous les deux ensemble qu'un seul esclave, jeune et habile marin. Il est vrai que les deux Turcs ont l'un, soixante-dix, l'autre soixante-quinze ans et qu'ils sont à bout de forces. Plutôt que d'attendre leur mort, le Saint-Siège faisait réellement une bonne affaire. Le 1er février 1687, Innocent XI, le pape humaniste à qui Bossuet écrivait des lettres en latin, pèse d'un seul coup, dans les saintes balances, comme un tas de vieilles ferrailles, tous les esclaves caduques ou infirmes, et, de la main qui bénit la ville et le monde, marque le prix qu'ils paieront pour leur liberté: Ali Grosso, 350 écus; Ameth di Salé, 250; Aggi Braim, 250; Fascilino, 120; Ramadà, 300; Aggi Regeppe, 225; Asaime, 120; Mustafa, 120; Ameth Constantino, 170; Salemme, 120. Le Saint-Père ajoute que des gens si malades sont bien encombrants; toutefois, on ne brisera leurs chaînes qu'après avoir reçu le dernier baïoque de la rançon de chacun. Il dut toucher ainsi environ douze mille francs, et j'aime à croire que, ce jour-là, il ne relut point le Sermon sur la montagne.

D'où venait donc l'argent du rachat? d'une longue mendicité dans les ports pontificaux ou italiens, de travaux pour le compte de particuliers. Mais il est certain que les misérables amassaient sou à sou le prix de leur délivrance, comme le prouve un rapport officiel du XVIIe siècle:

Note sur les esclaves des galères de Notre-Seigneur, impropres au service de mer; plusieurs offrent une somme d'argent pour leur liberté; ils ont été reconnus par le médecin et le chirurgien mauvais pour les galères.