Salem d'Ali, d'Alexandrie, esclave sur la galère capitane, souffre des yeux; treize ans de service sur les galères; âgé de cinquante-cinq ans; il offre deux cents écus; il ne peut presque plus manœuvrer.
Ali di Mustapha, de Constantinople, esclave sur la capitane, vendu cinquante écus par les galères de Malte à celles de Notre-Seigneur; a servi dix ans; souffre de rhumatismes et de sciatique; incapable de servir; il offre trois cents écus. (C'était un gain de deux cent cinquante écus. Le placement avait été bon.)
Ibrahim d'Amur, de Constantinople, esclave sur la capitane; soixante ans environ; douze ans de services; impropre à la manœuvre, il offre deux cents écus. Un marchand de Venise est prêt à payer jusqu'à la fin de mai prochain.
Mahmoud d'Abdi, esclave sur la capitane, vingt-deux ans de services, âgé de soixante ans; mauvais rameur, offre cent écus.
La note est longue et j'abrège. Celui-ci, venu de la mer Noire, a trente ans de services et soixante-cinq ans d'âge; il présente timidement 80 écus; cet autre, 30 seulement. Les estropiés, les rachitiques, les décrépits n'ont pas un baïoque; ainsi, Iousouf, d'Alger, qui a soixante-dix ans d'âge et vingt-sept de services à la mer. Voici enfin les néophytes qui demandent le saint baptême, tous sexagénaires; l'un d'eux, Giorgio Greco, de Salonique, pris jadis sur une barque grecque, crie merci; il rame pour le pape depuis trente-six ans; et depuis trente-six ans on ne veut pas reconnaître qu'il est chrétien de naissance, malgré les témoignages des aumôniers et des officiers de sa galère.
A la fin du XVIIIe siècle, après les papes spirituels qui ont lu Voltaire et plaisanté avec de Brosses, les documents sur l'esclavage pontifical sont, dans leur précision administrative, tout aussi tristes. Un capitaine de galère a reçu une provision fraîche d'esclaves. D'après le rapport de l'officier qui a surveillé la mise à la chaîne, et comme le mauvais temps bouleversait quelque peu le navire, il a d'abord dénoncé à Rome le chiffre de vingt-sept nouveaux-venus. Le lendemain, il compte lui-même et n'en trouve que vingt-six. Il s'empresse alors de demander pardon au cardinal-secrétaire de l'État et à Son Excellence Mgr le Trésorier «de cette équivoque involontaire». Le document est de 1788.
Le 17 décembre 1794, le commandant Clarelli réclame, à propos de l'esclave qui lui sert d'ordonnance, certaines pièces à la chambre apostolique. Il donne en même temps l'état civil et sanitaire de ses Turcs:
| ESCLAVES PRÉSENTS A CIVITA VECCHIA. | ||||
|---|---|---|---|---|
| NOMS BARBARESQUES. | NOMS SUR LA GALÈRE. | PATRIE. | AGE. | SANTÉ. |
| Papass. | Papass. | |||
| Acmet. | Bufalotto (le petit buffle). | Tunis. | 45 ans. | Bonne. |
| Machmet. | Marzocco. | Tripoli. | 40 ans. | Estropié à la mer. |
| Mesaud. | Piantaceci. | Alger. | 45 ans. | Bonne. |
| Machmet. | Mezza Luna. | Alger. | 35 ans. | Bonne. |
| Aamor. | Bella camiscia. | Alger. | 35 ans. | Bonne. |
| Braim. | — | Tripoli. | 30 ans. | Bonne. |
| Gizenn. | — | Alger. | 30 ans. | Bonne. |
| Salem. | — | Alger. | 30 ans. | Bonne. |
| Machmet. | Il Gabbiano. | Alger. | 30 ans. | Bonne. |
| Ali. | Nettuno. | Tunis. | 40 ans. | Médiocre. |
| Aamor. | Carbone. | Tripoli. | 30 ans. | Bonne. |
Un an plus tard, le même capitaine Clarelli écrit une note sur l'inconvénient qu'il y aurait à relâcher Papass et Ali, sans compter l'estropié Marzocco, en échange d'un renégat chrétien. Papass, qui a longtemps navigué sur les navires pontificaux, est un garçon sérieux; il connaît certainement les côtes de l'État ecclésiastique et pourrait «servir de lumière aux corsaires». Ali serait moins dangereux; c'est une brute, toujours «appesanti par le vin». Si l'on retient le pauvre Papass, que l'on rende à sa place Mezza Luna, un butor aussi, et, de plus, un fieffé voleur. Le mieux serait de relâcher Gizenn et Salem, deux Algériens, qui n'ont point navigué, et dont le premier est au service privé de Clarelli. L'estropié serait rendu par dessus le marché. Il s'agissait de tirer des griffes barbaresques un Italien de l'île d'Elbe, Giovanni Nuti, qui, depuis quatre ans, suppliait les cardinaux, les négociants riches et le pape de pourvoir à son rachat. Ceci se débattait à la fin de 1795. Il y a vingt ans, quelque très vieux bourgeois de Civita-Vecchia pouvait encore se souvenir d'avoir donné, tout enfant, un baïoque à Papass ou à Mezza Luna. N'était-il pas bon que le grand coup de vent de la Révolution française passât par là?