V

Les papes qui jugeaient utile d'acheter des esclaves pour le service de leurs galères ne pouvaient trouver mauvais l'esclavage privé; le droit des particuliers à posséder des êtres humains au même titre qu'un bœuf de labour leur paraissait sacré. Ils n'y mettaient obstacle que dans le cas où l'esclave fugitif pouvait gagner, comme un lieu d'asile, le Capitole, et témoigner devant les conservateurs, par preuves sûres, de sa conversion et de son baptême. Une supplique du XVIe siècle, de Jean-Baptiste, originaire de Bône, esclave qui s'est enfui de Gênes à Rome, nous fait connaître un malheureux qui, dépourvu de certificat de baptême, n'a que le choix entre deux extrémités: être rendu à son maître ou mourir de faim. Il écrit au pape pour lui exposer sa détresse et lui demander l'aumône. Celui-ci fait passer le placet au Gouverneur de Rome et non aux conservateurs du Capitole; il le livre ainsi à la police criminelle qui le rendra à son tour à son maître gênois.

Le 24 mai 1608, l'archevêque d'Otrante, Marcello Acquaviva, réclame, par son agent Polidoro Baldassino, aux magistrats pontificaux, un jeune esclave donné à Monseigneur par les Vénitiens et baptisé depuis deux ans. Il s'est échappé, dans un voyage où il accompagnait son maître et s'est sauvé jusqu'à Rome où il est en prison, par ordre de l'illustrissime Gouverneur. Le 26 mai, la police du Saint-Siège interroge dans les Carceri Salvelli Teodoro, que l'on qualifie de néophyte, c'est-à-dire de chrétien, et à qui l'on défère le serment. Voici sa déposition:

«Je suis prisonnier ici depuis trois jours. Quand j'étais très petit, en Grèce, on m'a livré comme esclave aux Turcs, la Grèce étant forcée de payer un tribut de ses enfants au Grand-Turc. J'étais du nombre: on m'a fait Turc et musulman. Comme j'allais sur les galères de mes maîtres, nous avons rencontré les galères des Vénitiens qui nous ont pris; ils ont taillé en pièces tous les Turcs, et parce que j'ai dit que j'étais Grec de naissance, ils m'ont laissé la vie; quand nous sommes passés près des Abruzzes avec les vaisseaux vénitiens, on m'a donné comme esclave à Mgr l'archevêque d'Otrante, avec qui je suis resté six ans; à la dernière Pâque, il y a deux ans que je me suis fait chrétien. Comme j'ai entendu dire à la maison que l'archevêque voulait me vendre, je me suis enfui et je suis venu à Rome où l'on ne fait pas de ces choses; Monseigneur l'a su, il m'a fait arrêter et enfermer ici dans la prison Savelli.» Le magistrat lui demande si vraiment Monseigneur avait l'intention de le vendre: «Tous les serviteurs m'ont assuré que Monseigneur voulait me donner à un de ses neveux en me vendant, et pour cela je me suis enfui.» Au procès-verbal de l'interrogatoire sont jointes les pièces relatives à l'état civil du jeune Grec et l'acte de son baptême, signé par l'archevêque lui-même, contre-signé et scellé par le juge royal et les officiers de l'Université d'Otrante. Et cependant Rome le rendit au prélat, à qui il était permis d'en user à son gré, la violence exceptée, «parce qu'il était chrétien».

En 1609, Vincenzo David, Turc, pris à l'âge de six ans par les chrétiens, en Hongrie, puis vendu cent ducats à Naples, au duc della Castelluccia, a reçu le baptême, en échange duquel son maître lui promettait la liberté. La liberté n'est pas venue, mais le duc a voulu revendre l'enfant, qui s'est sauvé jusqu'à Rome. On l'y emprisonna, sur la requête de Castelluccia, et on le vendit, quoique chrétien, comme le jeune Grec d'Otrante. En 1668, un conseiller royal de Naples court après son esclave Ali, toujours jusqu'à Rome. «Il supplie, écrit-il dans son mémoire, la souveraine bonté de Votre Sainteté, d'ordonner qu'il soit emprisonné ad correctionem, et puis remis à son service.» En 1670, le docteur Antonio Bolino, Napolitain, a recours à la même bonté souveraine; celui-ci a perdu deux esclaves qu'il avait achetés depuis sept ans et qui l'ont quitté «pour s'en retourner à leurs maisons en Turquie, mais l'état mauvais de la mer les ayant arrêtés, ils ont été forcés de se réfugier dans l'état ecclésiastique». Les pauvres gens eussent été plus avisés s'ils s'étaient confiés à une mer furieuse, sur une planche; fugitifs chez le pape, ils étaient perdus sans espérance. En effet, Sanctissimus annuit, le Très-Saint a consenti, est-il écrit en marge du document. Ils furent donc rendus au docteur.

Je termine ce long martyrologe par les aventures de trois esclaves, Jean Baptiste, Salvatore Giacinto et Antonio Maria, trois esclaves baptisés, d'après le témoignage même de leurs maîtres, des Gênois, qui semblent leur avoir servi de parrains, et leur ont donné leurs propres noms, Orero, Savignone et Grimaldi. Le trio «après de longues années d'une âpre et très sévère servitude», est parvenu jusqu'à Rome, mais avant d'avoir touché à l'asile du Capitole, il a été arrêté par le Gouverneur qui a décidé, avec l'approbation du pape, de le renvoyer à Gênes. Les suppliants font observer que leur châtiment sera effroyable «pour détourner par l'exemple les autres esclaves de la fuite»; peut-être même seront-ils mis à mort. Ils sont chrétiens, et offrent à leurs maîtres le prix de leur rançon, conformément aux lois pontificales. Ils furent néanmoins livrés par l'Église, à la condition «qu'on ne les maltraiterait pas et qu'on ne les vendrait pas aux galères, sous peine de deux cents écus d'amende». Quelque temps après, le pape reçut un mémoire signé de Grimaldi, maître d'Antonio Maria. Grimaldi se plaignait de l'insolence des esclaves qui, confiants dans la condition imposée par le Saint-Siège, ont d'abord refusé de travailler et n'ont cessé de préparer une nouvelle évasion. Il a fallu mettre Giacinto en prison, aux Carbonari «où l'on enferme un grand nombre de personnes pauvres». Mais le frère du captif, Jean Baptiste, l'excitant du dehors à la fuite, sans que son maître Nicolo Orero consentît à punir le provocateur, deux patrons sur trois se querellèrent, se battirent, et Orero fut tué. Savignone, le meurtrier, est en prison, accusé d'homicide, quoique innocent, assure Grimaldi. Celui-ci qui, outre Antonio Maria, a sept esclaves dans sa maison, craignant que l'esprit de révolte ne soufflât sur ce bétail humain, a donc pris la résolution d'envoyer au marché de Cadix le turbulent Antonio. Mais le rusé compère, sachant que son maître ne pouvait, grâce à la défense du pape, le vendre aux galères, a si bien joué son rôle d'esclave indocile et paresseux, que personne n'a consenti à l'acheter. Notre Gênois s'est donc vu forcer de recevoir, de nouveau, à Gênes, l'incommode personnage, dont l'impertinence, encore excitée par celle de Jean Baptiste, n'a plus connu de bornes. On l'a donc jeté dans les prisons publiques. Mais il faut en finir et l'honnête Grimaldi ne voit, à cet insupportable désordre, qu'un seul remède: que le pape lève la défense et l'autorise à vendre, sur place, aux galères gênoises, Antonio Maria. La peur, dit-il, fera rentrer l'esclave dans l'obéissance. S'il persiste, eh bien! les galères le rendront sage, et avec lui tous ces misérables qui n'ont d'autre pensée que de retourner dans leur pays, de renier la foi catholique et de revenir à leur ancien paganisme. Que Sa Sainteté considère que «refuser cette grâce», serait d'un grand préjudice aujourd'hui et dans l'avenir «à un grand nombre d'esclaves»; beaucoup de familles gênoises, nobles ou bourgeoises, se servent communément des esclaves «et à Gênes, dans cette nation d'une si solide piété, l'esclavage est le bienfait qui conduit, par tous les moyens profitables, à la foi catholique». Le pape daignera considérer la difficulté que ces pieux Gênois éprouvent à retenir leurs esclaves, à qui la fuite par mer est si facile; que si le Saint-Siège, à l'ombre duquel ils parviennent trop souvent à se sauver, ne les rend qu'à cette dure condition de ne point les revendre aux galères, les Gênois auront tout avantage à les vendre—à bénéfice—le jour même où ils les auront achetés et sans attendre qu'ils acceptent le saint baptême «au grand préjudice de leurs âmes».

Et l'intérêt du ciel est tout ce qui me touche!

Le pape ne répondit point au mémoire de Grimaldi, qui s'empressa de lui en adresser un second. Alexandre VII manda alors le Gouverneur de Rome pour conférer de cette affaire. Le 9 octobre 1663, le Saint-Père et son conseiller résolurent de charger d'une enquête l'archevêque de Gênes. Celui-ci donna son avis le 2 novembre. C'était un archevêque esclavagiste; selon lui, Grimaldi n'a jamais maltraité son esclave, mais, con maniere soavi, avec des procédés d'une douceur suave, l'a seulement sollicité de bien servir. Antonio, fort de la certitude où il était de n'être point châtié rudement, «a toujours vécu avec licence et insolence». Suit l'incident du voyage à Cadix, tout à l'honneur du patron. «Les choses étant ainsi, continue le bon évêque, et la douceur (dolcezza) du digne Giuseppe m'étant bien connue, je jugerais convenable que Sa Sainteté permît bénignement au susdit maître de revendre son esclave aux galères ou à des particuliers, mais, quant à ceux-ci, sous la condition de ne le revendre point à leur tour aux galères»; le tout, après un délai raisonnable, qui permettra à Antonio Maria de réfléchir et de se résoudre «à servir en paix et avec amour son présent maître qui, en ce moment, le tient enfermé dans les prisons publiques de cette ville.» La cause était entendue. On ne sait ce que décida Alexandre VII. Mais trois pauvres esclaves, qui avaient cependant le droit d'invoquer leur baptême et le sang du Sauveur versé pour leur salut, durent lui paraître bien légers dans les balances de sa justice.

VI