Mais les Romains de Rome, ceux qui n'étaient ni Juifs ni Turcs, goûtaient-ils, dès cette vie, les joies de la Jérusalem céleste? Un livre curieux nous fait pénétrer dans le détail de l'ancien régime ecclésiastique des deux derniers siècles. (La Corte e la Società Romana, par David Silvagni, Rome, 1883.) L'œuvre de M. Silvagni n'est point un pamphlet; c'est une histoire vraie, écrite en grande partie d'après les mémoires de l'abbé Benedetti—un abbé laïque et marié, dont l'espèce a disparu—qui a raconté les événements grands ou petits de la Ville Éternelle, dont il fut le témoin, parfois l'acteur, pendant trois quarts de siècle, entre Clément XIII et Grégoire XVI. Ajoutez tous les documents singuliers que, depuis douze ans, les archivistes italiens découvrent dans les archives publiques ou privées de Rome. Cette description de la cour et de la société romaine est réellement tracée d'après les sources les plus sûres. Bien des chapitres n'y peuvent intéresser que ceux qui connaissent bien Rome, et surtout ceux qui l'ont encore vue sous Pie IX. D'autres, tels que celui qui concerne Cagliostro, dont l'abbé Benedetti suivait les séances de magie et de prophétie, sont pour les amateurs de raretés paradoxales; quelques-uns, renfermant la peinture de mœurs fastueuses, de cavalcades grandioses à travers Rome, de fêtes pontificales ou carnavalesques, divertiront les artistes. J'ai trouvé de quoi satisfaire ces diverses classes de lecteurs dans les pièces historiques relatives à la justice, ou plutôt aux justices, c'est-à-dire aux supplices des criminels (le Giustizie) auxquels le Saint-Père ouvrait d'une main, parfois un peu dure, les portes du ciel. On comprendra que le bon larron lui-même eût passé à Rome un assez mauvais quart d'heure.

Allons à la place Navone, dont M. Silvagni nous donne une peinture animée et piquante comme une gravure de Callot. Il y a vingt ans, c'était encore l'un des endroits les plus pittoresques de la ville, marché de légumes, de fruits, d'antiquailles, de vieux livres, qui grouillait et piaillait autour de la fontaine de l'éléphant porte-obélisque. Mais il y a cent ans! Chaque mercredi, on y vendait les denrées, le vin à un sou le demi-litre, la viande de choix à quatre sous la livre. Le peuple fourmillait autour des étalages, jurant que le pape le faisait mourir de faim. Çà et là, sur les têtes de la foule s'élevaient les tréteaux des charlatans, des chanteurs de complaintes, des arracheurs de dents, des magiciens, des marchands de reliques et d'amulettes. Celui-ci glorifiait saint-Dominique de Cuculla, guérisseur de morsures de vipères ou de chiens enragés. Celui-là chantait pour saint Nicolas de Bari, médecin infaillible en toutes les maladies; un autre vendait les Agnus Dei de saint Jacques de Compostelle, préservatif sûr contre la peste; un autre, le mage de Sabine, distribuait des numéros excellents pour la loterie de Rome ou celle de Gênes. A un bout de la place, un jésuite, le crucifix à la main, se démenait comme un beau diable, invitant le peuple à la pénitence. A l'autre bout, sur une estrade, on voyait, ce jour-là, trois hommes assis, liés à leur banc, avec un écriteau pendu au cou, portant leurs noms, prénoms et la nature de leurs délits. C'était la Berlina, l'exposition publique, dont le cardinal Antonelli régalait encore, en 1856, les Romains sur la place du Peuple. L'un des misérables était coupe-bourse, l'autre falsificateur de balances. Quand la populace était rassasiée de ce prélude de spectacle judiciaire, la trompette sonnait: la foule courait alors à l'échafaud, le supplice du chevalet allait commencer. Les trois patients étaient garrottés par les sbires dans la posture convenable; puis le valet du bourreau levait son nerf de bœuf et cinglait vigoureusement les échines. Les patients hurlaient, se tordaient tout sanglants; le peuple applaudissait. L'un d'eux, le plus jeune, pâle et chétif, devait recevoir cinquante coups, le maximum qui était réservé aux voleurs, presque toujours mortel. Le fouet allait donc son train, à la grande joie des spectateurs, quand tout à coup le bourreau, maître Casella, l'homme le plus redouté de Rome, cria d'une voix de stentor: Arrête! Et la trompette sonna. Or, à l'extrémité de la place Navone, un grand cortège venait d'apparaître, chevauchant dans la direction de Saint-Pierre. C'était l'ambassadeur de la sérénissime République de Venise, Alvise Tiepolo, qui allait au conclave complimenter les cardinaux de la part du doge Mocenigo. Coureurs, estafiers, piquet de chevau-légers, garde-portières en magnifiques livrées, massiers portant le bâton revêtu de velours cramoisi et surmonté du lion d'or de Saint-Marc; c'était une belle escorte autour du noble carrosse doré que traînaient quatre chevaux, et où le secrétaire, ou plutôt l'espion de l'ambassadeur, toujours présent aux entrevues diplomatiques, se tenait aux côtés de l'Excellence. Par derrière venaient neuf carrosses ornés de tous les insignes officiels, en soie jaune brochée d'or ou en soie noire, et une longue file de voitures remplies de gentilshommes vénitiens ou romains et de prélats; enfin, pour fermer le cortège, une autre escouade de cavalerie. Cependant le voleur, levant la tête, avait aperçu le pompeux défilé, et, d'une voix mourante, il criait grâce! Le peuple, charmé de l'incident, criait grâce! à son tour. L'ambassadeur, se tournant vers l'échafaud, fit un signe au bourreau, qui s'inclina respectueusement. La grâce était faite en effet. Le patient fut détaché, et, sans demander son reste, s'échappa à travers la foule qui criait: Vive saint Marc! Ces grâces étaient, d'ailleurs, assez fréquentes. Les cardinaux rencontrant un condamné à mort pouvaient le délivrer. Un jour, Cencio Storto, mercier de la place Sciarra, se balançait déjà au bout de la corde; le bourreau allait lui sauter sur les épaules, quand un cardinal vint à passer, qui donna l'ordre de couper la corde. Cencio fut sauvé, mais il garda le cou légèrement tordu (Storto) et un nom de guerre en souvenir de cette dangereuse aventure.

VII

Jusqu'en 1870, quand un criminel devait subir la peine capitale, on placardait dans Rome, au coin des places publiques ou à la porte des églises, l'avis suivant: «Indulgence plénière à tous les fidèles qui, confessés et communiés, visiteront le très saint-sacrement exposé dans l'église des Agonisants pour les condamnés à mort». La première fois que M. Silvagni vit le lugubre écriteau, en 1840, il s'agissait d'un certain Luigi Scapino, âgé de vingt-sept ans, coupable de vol sacrilège. Il avait dérobé un ciboire. Le nom et le crime du malheureux étaient indiqués généralement à la suite de l'avis d'indulgence. On invitait ainsi les fidèles à prier pour l'âme de celui qui allait mourir.

Qu'à Rome le sacrilège fût un crime capital, personne ne s'en étonnera. Les Édits généraux (Bandi generali) qui formaient la législation criminelle au dix-huitième siècle, et qui, renouvelés en 1815, durèrent jusqu'en 1833, sous Grégoire XVI, sont bien plus extraordinaires. J'en traduis quelques extraits. Le secrétaire d'État de Benoit XIV punit ainsi le blasphème «du très saint nom de Dieu, ou de son Fils unique, notre Rédempteur, ou de sa très-sainte Mère toujours vierge, ou de quelque saint ou sainte»: pour le premier délit, trois tours de corde en public. (On attachait le patient à la corde par dessous les aisselles; on l'élevait à une certaine hauteur à l'aide d'une poulie, puis on laissait tout d'un coup se dérouler la corde, de façon que l'homme, tombant très vite, ne touchât pas le sol, mais fût horriblement détraqué par la secousse). Le second blasphème valait le fouet en public, et le troisième cinq ans de galères.

Violation de la clôture des couvents de femmes: peine de mort. Si le crime a été commis de nuit, peine de mort pour les complices de tous les degrés; peine de mort pour quiconque, entré de jour, s'est caché de façon à se trouver de nuit dans le monastère; peine de mort toujours, même, dit l'édit, si rien de fâcheux n'est arrivé aux religieuses.

Baiser donné en public à une dame honnête: Galères à perpétuité, ou même, s'il plaît à Son Eminence, peine de mort et confiscation des biens, quand même le coupable ne sera pas arrivé effectivement au baiser, mais seulement au geste ou à la tentative d'embrassement.

Libelles injurieux ou diffamatoires. C'est la loi pontificale sur la presse. Celle-ci n'existait à Rome que sous forme de pamphlets qui couraient de mains en mains, ou de petits libelles, imprimés ou manuscrits, que l'on affichait furtivement en certains endroits bien connus, par exemple à la statue de Pasquin. L'édit punit de mort, de confiscation, d'infamie perpétuelle, ou tout au moins des galères, au choix de Son Eminence, quiconque aura écrit, affiché, distribué quelqu'un de ces pamphlets ou pasquinades, quand bien même «il n'y fût dit que la vérité ».

Outrages et injures sur les portes ou les murailles des maisons. Quiconque mettra ou fera mettre des peintures outrageantes, des cornes ou autres choses offensantes aux portes ou aux murs d'une maison, même habitée par une courtisane publique, sera puni des galères à perpétuité, ou même de mort, au choix de Son Eminence.

En 1828, le cardinal Giustiniani remania par l'édit suivant les pénalités encourues par les blasphémateurs: Pour le premier blasphème, vingt-cinq écus d'or; pour le second, cinquante; pour le troisième, cent; en outre, le coupable sera flétri comme infâme. Si c'est un homme du peuple et pauvre, la première fois il sera lié à la porte d'une église; la seconde, fouetté; la troisième, il aura la langue percée et sera mis aux galères.