Eh bien, cette abominable loi n'est rien en comparaison de ce dernier article: «Les dénonciateurs gagneront, outre dix années d'indulgences, le tiers de l'amende.» Jusqu'en 1870, j'ai lu bien des fois, affichés aux portes de Saint-Pierre ou de Saint-Jean-de-Latran, les noms des blasphémateurs. Mais Pie IX était doux et ne leur perçait plus la langue.
VIII
Voici quelques cas particuliers assez intéressants pour l'étude des mœurs monacales. En 1693, une sœur de Saint-Dominique fut assassinée de nuit par une converse, qui blessa en outre deux autres nonnes accourues au secours de la première. La coupable fut étranglée par ordre du pape; mais, avant de mourir, elle déclara qu'elle avait commis le crime à l'instigation d'une très noble religieuse, une Aldobrandini, nièce de Clément VIII. Celle-ci fut mise à mort en secret.
Un jeune Ferrarais, amoureux d'une sœur, se fit porter au couvent enfermé dans un coffre. La nonne avait la clef. Elle ouvrit: l'amoureux était mort étouffé. Grand embarras! Il fallut avertir l'abbesse, qui en référa au cardinal vicaire. La nonne fut emmurée, c'est-à-dire scellée toute vive dans une muraille du couvent. Elle avait dix-huit ans.
En 1648, grande bataille, au monastère féminin de San-Silvestro, pour une raison futile. Les bonnes religieuses tirèrent le couteau. L'une d'elles, blessée à mort, fut jetée dans un puits. Une autre mourut quelques jours plus tard. Le pape envoya au couvent le bourreau, qui mit à mort les coupables.
En 1649, un lettré romain, Camillo Zaccagni, qui avait en vain prié le gouverneur de Rome de faire sortir de prison un sien neveu, eut l'imprudence de dire, dans une boutique de barbier, «que ces prélats étaient inhumains, plus durs que des Turcs, et qu'il saurait bien s'en venger quand le siège apostolique serait vacant». Zaccagni, dénoncé, se vit appliqué la loi Julia, une très vieille loi à laquelle il n'avait pas pensé: on lui coupa la tête au pont Saint-Ange, en plein hiver, le 4 janvier.
Le dix-septième siècle romain eut ses empoisonneuses, tout comme le nôtre. Des dames patriciennes formèrent une société secrète pour se débarrasser de leurs maris par l'acqua tofana. On n'osa pas couper la tête à la duchesse de Ceri; mais on pendit cinq femmes du peuple qui avaient distillé l'eau empoisonnée. La Girolama Spana avoua avoir tué trente-deux personnes. Quand ce fut le tour de la cinquième, le prince de Palestrine qui, en sa qualité de confrère de saint Jean le Décapité, remplissait près de l'infortunée la mission de consolateur, dit au bourreau de faire vite. Le bourreau répondit insolemment au prince d'officier à sa place, et s'en alla. Il fut, par ordre du gouverneur de Rome, mené à travers la ville, fouetté et enfermé aux galères. Mais la cinquième empoisonneuse n'en fut pas moins pendue.
Parmi les papiers de l'abbé Benedetti se trouvent des cahiers consacrés aux plus célèbres «justices» accomplies à Rome depuis l'horrible procès des Cenci sous Clément VIII. C'est une belle collection, très propre à émouvoir les âmes sensibles. En 1636, un neveu de cardinal, Giacinto Centini, avait, avec plusieurs complices, envoûté, à l'aide d'une figurine de cire, un compétiteur probable de son oncle au pontificat. Le 22 avril, ce neveu trop dévoué, dut confesser son crime, à Saint-Pierre, devant vingt mille spectateurs, en compagnie de Frà Cherubino et de Frà Bernardino, ses complices. Celui-ci, en pleine basilique, nia le fait, et se répandit en injures si violentes, qu'il fallut lui enfoncer un bâillon dans la bouche. Les autres complices étaient condamnés aux galères, et, parmi eux, un augustin. La cérémonie religieuse terminée, on mena les trois associés à travers la ville, longuement, jusqu'à la place de Campo di Fiore, où était dressé le couperet, véritable guillotine—car à Rome on connaissait l'horrible machine—et deux potences entourées de bois et de matières combustibles. Centini fut d'abord décapité. Les deux capucins étaient dans un état pitoyable, à demi-morts de terreur. On les attacha chacun à son gibet, et on mit le feu par dessous, comme on avait fait pour Savonarole. C'est ainsi qu'ils expièrent leur figure de cire percée d'une épingle.
Mais une «justice» extraordinaire fut celle du 9 juin 1666, sous Alexandre VII. Le bourreau, ce jour-là, faisait coup double. Il devait pendre Paolo Camillo Nicoli, convaincu d'assassinat sur son beau-père, et décapiter Tomasini, un médecin, professeur public, qui, cinq ans auparavant, avait poignardé méchamment un confrère, le docteur Egidio da Montefiore. Nicoli «mit à se confesser une heure et demie d'horloge», donna les signes du plus touchant repentir, essaya de toucher le cœur de son compagnon de misère, et mourut avec douceur. Mais Tomasini n'entendait pas se laisser égorger comme un mouton. Quand ses consolateurs de la confrérie des pénitents, le marquis Corsini et le prince de Palestrine lui annoncèrent que l'heure fatale était venue, il poussa de grands cris et déclara qu'il voulait être damné. Prières, exhortations, litanies, chapelet, rien n'y fit. On lui offrit d'appeler un religieux en qui il eût confiance, il refusa. On crut qu'il était hérétique; il affirma qu'il croyait à tous les articles de foi. Mais il ne voulait point se confesser. Le soir était venu. Les consolateurs, pour l'attendrir, se mirent la corde au cou et lui baisèrent les pieds. Tomasini se mit la tête au mur, leur tournant le dos, très indécemment. On essaya des menaces et de la violence. On lui appliqua à la main la flamme d'une chandelle, pour qu'il eût le sentiment du feu de l'enfer. Il assura qu'il irait volontiers en enfer, où il trouverait grande compagnie. On fit venir le père Orazio, homme plein d'onction, qui prêcha, supplia, tempêta, et perdit son latin. On changea les consolateurs; les nouveaux venus, «tout frais», renforcés de capucins, n'obtinrent rien. On avertit le gouverneur de Rome, qui avertit le pape, afin que le supplice fût ajourné. Après les capucins, ce fut le tour des carmes déchaussés. Même succès. Il faisait jour. On emmena de force Tomasini à la messe. Il refusa de s'agenouiller et s'assit sur un banc. Le prêtre se tourna vers lui, tenant l'hostie dans ses mains, avec un discours qui fit pleurer à verse (dirottamente) toute l'assistance; il mit sa main sur ses yeux pour ne point voir. On revint aux menaces; il dit que si on le conduisait à l'échafaud, il en conterait de belles sur les cardinaux et les prélats. «C'est bon, ma mort ne les fera pas rire.» Un notaire, qui était présent, courut au gouverneur, afin de le prévenir de cette inquiétante éventualité. Cependant, Monsieur de Rome et tout son monde apportaient des nouvelles au procureur pontifical. Il s'agissait, par ordre supérieur, de pendre Tomasini, qui ferait évidemment quelque difficulté pour s'ajuster sous le couteau de la manaia, de le voiturer jusqu'au lieu du supplice, car, sans doute, il refuserait d'aller à pied, enfin, de le bâillonner proprement, pour qu'il ne bavardât pas, chemin faisant, sur les Eminences. Le bourreau devait, en cas de suprême résistance, au pied du gibet, étrangler Tomasini, puis le pendre.