Tomasini, informé du nouveau programme, répond encore qu'il veut être damné, à la grande horreur de toutes les personnes présentes. Entrée du bourreau qui, pour l'effrayer, lui met la corde au cou, le bâillon dans la bouche et lui coupe les cheveux. Nouvelle messe. Exorcismes. Il avait assurément le diable dans le corps: on cherche avec soin si quelque sortilège ou maléfice n'était pas dans une couture de ses vêtements. Dernière tentative du prince de Palestrine, toujours inutile. On se met en route vers la potence. La foule frémissait d'une religieuse indignation. Déjà le bourreau posait la main sur Tomasini; celui-ci poussa un grand soupir, ôta son bâillon, disant qu'il ne convenait pas à un homme tel que lui d'être bâillonné. Les confrères de la pénitence, persuadés que Dieu avait enfin touché son cœur, s'empressèrent autour de lui, pleurant d'allégresse, et l'emmenèrent à l'église. Là, Tomasini abjura ses erreurs et demanda: 1o qu'on le reconduisît en prison afin qu'il pût se confesser et communier; 2o qu'on fit de ses cheveux coupés une perruque ou qu'on en trouvât une de la même teinte, pour qu'il mourût avec cette coiffure; 3o qu'on rétablît l'échafaud afin que la sentence première fût exécutée par le couperet. A ces conditions, il consentait à finir en bon chrétien.

Un bon moment fut encore perdu à discuter entre sbires et pénitents sur l'ultimatum du condamné. On le prêcha pour qu'il renonçât à la perruque et se résignât à la potence. Mais Tomasini revint sur ses concessions: rien n'était fait; il voulait décidément aller en enfer. Les pénitents expédièrent donc une ambassade au gouverneur, pour qu'il accordât tout au spirituel professeur. Il s'agissait, disaient-ils, du salut d'une âme que Jésus-Christ a rachetée de son sang. Le gouverneur consentit au couperet et à la perruque. Tomasini, ayant épuisé toutes ses ressources d'imagination, se décida à mourir canoniquement. Il se confessa et demanda à tous pardon du scandale qu'il avait causé. On lui mit une perruque de la couleur convenable, un col et des manchettes blanches, et un bel habit. Il se fit raser; il sortit alors de la prison, récitant les psaumes de la Pénitence, suivi d'une foule immense. Sur l'échafaud, il ôta tranquillement son manteau, remonta sa robe dans la ceinture, embrassa le P. Orazio, mit de bonne grâce sa tête sur le billot. Le bourreau fit son office. On porta en procession le corps du supplicié à Sainte-Ursule.

J'en demande bien pardon aux lecteurs. Mais il faut finir ces récits par quelques scènes abominables. L'histoire a parfois l'aspect repoussant d'un amphithéâtre d'anatomie. On est libre de n'y point entrer, comme de ne point lire ce chapitre jusqu'au bout:

3 juillet 1703.—Mattia Troiano, valet de chambre d'un prélat du palais apostolique, coupable d'assassinat sur son maître, monte sur l'échafaud. Il ne pouvait plus se tenir sur ses jambes. Le bourreau lui ôta le chapeau et la perruque et lui banda les yeux. Il s'agenouilla. Le maître de justice lui donna sur la tête un coup terrible de massue, qui le jeta à gauche du billot, puis lui enfonça le couteau dans la gorge et ouvrit, en descendant, jusqu'à la poitrine, puis lui enleva la tête et le cœur, puis les entrailles et les graisses qu'il entassa à côté de l'échafaud; les autres morceaux furent accrochés à des perches tout autour. Le soir, on porta cette boucherie à Saint-Jean le Décapité au milieu de la foule qui gagnait, en l'accompagnant, les indulgences. On remarqua que Troiano, en sortant de prison, était blanc comme cire, en route, rouge comme du feu, puis violacé, puis noir, «effets de la mort qu'il redoutait», écrit le bon chroniqueur. Les prélats avaient loué les fenêtres propices à des prix fous, et y avaient placé leurs valets de chambre. La tête demeura dans une cage de fer, attachée à la porte Angelica, et les sœurs du criminel furent bannies de Rome jusqu'à la troisième génération.

En 1688, sous Innocent XI, exécution, au Pont-Saint-Ange, de l'abbé Rivarola, coupable de satires et libelles. En dépit de tous les vinaigres et de tous les réconfortants, le pauvre journaliste, à demi évanoui, n'était plus présentable debout. Il fallut l'emporter sur la civière au milieu de la populace à laquelle les sbires distribuaient des coups de bâton pour s'ouvrir un passage. L'abbé fondait entre les mains de ses consolateurs; il fut ajusté de travers, et le couperet lui entama profondément l'épaule. Le bourreau dut scier le cou avec un grand couteau. Le peuple prit des pierres pour lapider le bourreau et se rua sur l'échafaud. Les sbires essayèrent de protéger l'exécuteur; mais l'un deux, par hasard, frappa de son bâton un soldat de la milice pontificale, qui mit la main à son épée. Le sbire leva sa carabine. Le peuple se rejeta brusquement en arrière. Ce fut une confusion inouïe: tandis que le bargello (préfet de police) se voyait arracher des épaules son manteau de soie et s'enfuyait, le soldat outragé par le bâton de la police courait vers Saint-Pierre chercher ses camarades afin de venger l'insulte; la garnison du Château-Saint-Ange sortait en armes pour protéger la garde d'honneur du bourreau; la foule, saisie de panique, foulait aux pieds les malheureux qu'elle avait renversés. Le tronc décapité de l'abbé saignait toujours sur l'échafaud. Quand l'ordre fut rétabli, le bargello revint prendre son manteau de soie en lambeaux, les pénitents prirent les restes de Rivarola, et les sbires prirent le bourreau; le lendemain on le fouetta publiquement, puis on l'exila.

3 février 1720, premier samedi du carnaval, exécution d'un autre abbé, un élégant criminel, Gaetano Volpini; il marcha à l'échafaud avec le rabat et les manchettes de dentelles, souriant, saluant de la tête et de la voix les belles dames, les abbés aimables et les cavaliers qui se pressaient aux fenêtres. Il avait vingt-deux ans. Son crime était d'avoir écrit à un journal de Vienne quelques indiscrétions sur les mœurs intimes de S. S. Clément XI. Plaignez-vous donc de notre présente loi sur la presse! J'ajoute que le pamphlet de Volpini ne fut jamais publié, mais circula manuscrit dans les salons autrichiens, où le nonce en avait pris connaissance.

Le bourreau de Léon XII, Bugatti, mit à mort, par la massue ou la guillotine, trois cent trente-neuf personnes. Le 27 janvier 1800, un sacrilège, Gennari, fut pendu, écartelé, puis brûlé, sous Pie VII, Chiaramonti, amateur éclairé de l'art antique. Par contre, quelques confréries avaient alors le privilège souverain de requérir, le jour de certaines fêtes, la grâce entière des pires malfaiteurs. Ainsi, en 1824, la confrérie de Saint-Jérôme allait chercher solennellement un assassin, Checco le vacher, aux Carceri-Nuove, le conduisait à la messe, le revêtait du costume des confrères et le menait dans Rome en procession, couronné de lauriers, tout comme Pétrarque et le Tasse! Il n'a manqué à l'heureux vacher que de cheminer, la lyre à la main et le front relevé vers les nuages, le long de la voie sacrée!

On m'objectera peut-être cette vérité triste que, partout ailleurs en Europe, partout en Italie, la justice avait des façons d'agir aussi atroces, aussi lugubres qu'à Rome. Je l'avoue, et en voici la preuve: Le 14 mai 1794, le ministre du roi de Naples invite l'archevêque à célébrer un triduum d'expiation pour le crime commis par Tommaso Amato de Messine. Ce scélérat devait subir tour à tour les supplices qui suivent: être traîné, attaché à la queue d'un cheval, avoir la langue coupée, puis la main, puis la tête; le cadavre sera brûlé, les biens confisqués, le nom déclaré infâme à perpétuité. Or, voici le crime d'Amato: trois jours auparavant, il était entré dans l'église des Carmes, sur la place du Marché—le marché de Masaniello;—pendant la messe il avait jeté en l'air son chapeau, en criant, à plusieurs reprises: Vive Paris! vive la Liberté! Le peuple voulait le mettre en lambeaux: arrestation, instruction, procès, défense, sentence, tout cela s'expédia en six heures. Le roi lui fit grâce de la queue de cheval. M. Silvagni n'ose pas décrire, d'après les récits du temps, la hideuse et obscène boucherie qu'on lui fit endurer. Cela est vrai, l'ancien régime ne valait pas mieux à Naples, à Parme, à Modène, qu'à Rome. Mêmes mœurs publiques, même régime judiciaire, même civilisation, même barbarie. L'Église, engagée, par des nécessités séculaires, dans la mêlée des intérêts temporels, avait dû se conformer aux conditions sociales de la vieille Europe. L'histoire orageuse de la papauté avait voulu que le royaume de Dieu fût de ce monde. Le Saint-Siège demeurait encore, en ce siècle, par ses institutions et son esprit, comme une image immobile du passé. Qui sait si la déchéance politique dont il se plaint si amèrement ne semblera pas un jour aux chrétiens que charment les miséricordes de l'Évangile, un réel bienfait?

On peut, sans fantaisie paradoxale, imaginer l'Église très grande et planant au-dessus des misères inévitables d'une souveraineté effective. Et qui sait même si, dans l'histoire troublée de notre occident, elle n'est pas appelée à demeurer longtemps encore une force politique de premier ordre?