LA VÉRITÉ
SUR
UNE FAMILLE TRAGIQUE
LES CENCI
I
Rocca-Petrella est un nid de vautours féodaux, aujourd'hui une ruine accrochée aux montagnes désolées de l'ancien État pontifical, vers les frontières du royaume de Naples. Ruine vulgaire, d'ailleurs, si un souvenir terrible n'y demeurait attaché. Un matin de septembre 1598, Francesco Cenci, baron de ce manoir, fut trouvé, dans les branches d'un sureau, au fond d'un précipice que dominait la terrasse de sa maison, la tête brisée à coups de marteau. C'était un méchant homme, immensément riche; ses domaines lui rapportaient plus de 500,000 francs de rentes. Le fisc criminel du Saint-Siège l'avait, en une fois, soulagé paternellement, afin de lui éviter l'ennui du bûcher, d'une somme égale à son revenu d'une année, non qu'il fût hérétique, mais ses mœurs déplorables lui avaient valu un très honteux procès et une amende d'un demi-million. Ce grand seigneur logeait de temps en temps dans les cachots du Saint-Père, mais, comme il était très dévoué à saint François, son patron, il couchait aussi volontiers chez les capucins.
Cette mort fit donc grand bruit à la Cour et à la ville: la victime était malfamée et illustre, et le vieux Clément VIII n'était point tendre dans sa justice. Cependant, à Rome même, la rumeur publique fut lente à soupçonner les véritables assassins: tandis qu'aux environs de Rocca-Petrella, on murmurait le mot de parricide, et que la police de Naples mettait déjà à prix la tête des deux sicaires, Olimpio et Marzio, instruments de la famille Cenci, à Rome, la veuve, les fils et la fille de Francesco portaient un deuil apparent, et commandaient, pour la Madone del Pianto, une parure d'étoffes précieuses.
Tout à coup, vers le milieu de janvier 1599, à la suite d'une dénonciation secrète d'un espion, on arrêta Giacomo, l'aîné des enfants, et, quelques semaines plus tard, Béatrice, Bernardo Cenci et Lucrezia, seconde femme du baron. Du château Saint-Ange on les transféra à la prison de Torre-di-Nona, puis à celle de la Corte-Savelli.
Le parricide parut démontré, et la torture ne manqua pas à la démonstration.
On sait quelle fut l'issue du procès: Béatrice et sa belle-mère eurent la tête coupée; Giacomo fut tenaillé, broyé à coups de massue et écartelé; Bernardo fut condamné aux galères. Le sentiment populaire, révolté par l'atrocité du supplice, jugea l'expiation excessive. L'indignité du père assassiné n'était-elle point une cause de pitié en faveur de la famille scélérate? Tous ces beaux domaines, héritage des Cenci, n'avaient-ils point tenté l'avarice du pape? Prospero Farinaccio, l'un des avocats, avait plaidé la légitime défense de Béatrice, écartant ainsi tous les autres meurtriers de l'accusation.
La jeune fille aurait sauvé par un crime son honneur de l'amour infâme de Francesco. Rome s'enorgueillit dès lors d'avoir possédé, en un siècle corrompu, une Virginie ou une Lucrèce digne des anciens jours. On voulut reconnaître son portrait dans la peinture du palais Barberini, faussement attribué au Guide, dont les touristes à l'âme sensible emportent toujours pieusement les médiocres copies. Les relations manuscrites se multiplièrent aux XVIIe et XVIIIe siècles. Elles ont toutes un fond commun, qui a servi de matière aux narrateurs modernes, et où le portrait de Francesco est poussé terriblement au noir. Certains détails singuliers ou dramatiques, certaines paroles passent fidèlement de l'une à l'autre de ces chroniques.
J'ai sous les yeux le récit inédit du frère Antoine, de Pérouse, daté de 1770. Il est enfoui dans la bibliothèque communale de Todi, en Ombrie. M. le comte Leoni a eu la bonne grâce de la transcrire de sa main, à mon intention. Ici, les vices et les brutalités de Cenci sont éclairés d'une lumière crue. Par excès d'avarice, afin de ne point marier et doter Béatrice, il la séquestre au fond d'un appartement, où elle languit longtemps, «avec une bonne provision de bastonades». Frà Antonio l'accuse sans détour de l'assassinat de ses fils Rocco et Cristoforo, aux funérailles desquels il ne voulut pas payer «pour un baïoque de cierges». Il dit alors qu'il ne serait content que si les siens étaient «per crepar tutti». Plusieurs écrivains du siècle présent ont probablement connu la chronique du moine ombrien. Quand, en effet, la légende eût grandi plus de deux cents ans dans l'imagination de la foule, les poètes et les romanciers la recueillirent: Shelley, Niccolini, Stendhal, Guerrazzi contèrent ou mirent sur le théâtre cette histoire sanglante, altérant les dates, inventant ou supprimant des personnages, éclairant sans hésitation, au gré de leur fantaisie, les points obscurs, dissimulant les parties authentiques du drame véritable. Stendhal imagina l'absolution in articulo mortis que le pontife, entendant le canon du Saint-Ange, aurait envoyée à la malheureuse fille innocente. Le roman de Guerrazzi qui est, en Italie, pour bien des personnes, l'évangile de la vie et de la passion de Béatrice, repose sur une idée presque symbolique: le père et la fille sont comme l'incarnation du bien et du mal; le vieux Cenci une fois tué, le rôle infernal est repris avec aisance par le Saint-Père. L'angélique Béatrice succombe dans cette lutte inégale contre les deux satans. Francesco étale une méchanceté grandiose dont les Césars romains semblaient avoir emporté le secret. Il invite des cardinaux à souper et leur montre les sept caveaux où il se promet d'ensevelir bientôt, joyeusement, l'un après l'autre, ses sept enfants. Il nie Dieu et sa sainte Mère à la face de ces princes de l'Église, oubliant le Saint-Office et les merveilles de ses bourreaux. Il dit à son spadassin: «Si le soleil était une chandelle, je la soufflerais.» De telles paroles, tombant de la bouche d'un baron, même très haut, sont ridicules. Ajoutez que dans ce Méphistophélès, il y a un Faust. La nuit, penché sous sa lampe, il médite sur l'Histoire des Animaux, d'Aristote, il annote le livre antique, et soupire, ainsi qu'eût fait Claude Frollo: «Je veille, mais en vain. Les mystères de la nature ne se laissent point pénétrer. Tourne et tourne mille fois sur toi-même: tu ne retrouveras jamais la porte qui t'a fait entrer dans la vie!»
Il vient toujours une heure où l'esprit de critique, à l'aide de vieux parchemins, met à la raison les légendes séculaires. Au moment même où l'on parlait dans Rome de placer au Capitole le buste de Béatrice Cenci, vierge et martyre, M. Bertolotti publiait un livre fort édifiant (Francesco Cenci e la sua famiglia, Studi Storici. Firenze 1879), composé tout entier d'extraits des archives criminelles, des dépositions des témoins, des correspondances diplomatiques, des actes notariés, en un mot de tous les documents que l'on avait ignorés jusqu'alors. La légende n'était qu'un rêve de poètes. Voici l'histoire vraie: elle n'est point belle, et n'a point la grandeur fatale d'un drame d'Eschyle: mais elle éclaire d'une façon curieuse la vie domestique de la société romaine vers la fin du XVIe siècle, et permet de passer en revue l'équipage qui montait alors la barque de saint Pierre.