II
Francesco Cenci, baron de Rocca-Petrella et autres lieux, naquit en 1549, d'une façon peu canonique, de monsignore Cristoforo Cenci, clerc de la chambre apostolique, chanoine de Saint-Pierre, trésorier général de l'État pontifical, et de Béatrice Arias, femme légitime et adultère d'un époux complaisant. Monseigneur n'était point prêtre, mais seulement pourvu des ordres mineurs. Il reconnut l'enfant, et, au lit de mort, Béatrice étant devenue veuve, il épousa la mère avec la permission du pape. Cet homme d'Eglise avait fait, dans le maniement des fonds sacrés, une fortune énorme, que de bons héritages avaient encore grossie. Sixte-Quint, par un motu proprio qui ne coûta que 25,000 écus (130.000 francs), daigna plus tard passer l'éponge sur les malversations de Cristoforo, en faveur de Francesco, institué héritier unique par le testament du bon chanoine: celui-ci laissait à la mère un douaire et une maison, avec l'espérance, disait-il, «qu'elle vivrait honnêtement et chastement». Béatrice s'empressa de marier son fils, âgé de quatorze ans, et d'épouser elle-même un troisième mari, l'avocat Evangelista Recchia, ancien intendant du clerc apostolique. Dans le cours de ce second veuvage, elle n'avait eu qu'un seul petit procès, intenté par le précepteur de Francesco, un abbé, à qui elle avait volé deux soutanes.
A onze ans, Francesco eut sa première affaire avec la justice. Un certain Quintilio di Vitrella se plaignit d'avoir été bâtonné jusqu'au sang par le fils de monseigneur et par son abbé: jeu d'enfant que Cristoforo paya sans marchander. A douze ans, le jeune homme fut émancipé. A la fin de 1563, il épousait Ersilia di Santa-Croce, une orpheline qui lui donna douze enfants. On l'accusa d'avoir empoisonné sa femme, après vingt et un ans de mariage, mais rien ne prouve le crime: il est certain seulement que l'union ne fut pas heureuse. Par un testament, en date de 1567, Francesco enlevait à Ersilia la tutelle des enfants à naître et le droit d'habiter avec eux.
En 1566, il se brouillait avec ses cousins Cenci, et ceux-ci durent s'engager juridiquement à ne point lui dresser d'embûches pendant quatre ans. Mais Francesco, qui n'avait rien promis, deux mois plus tard, aidé de ses spadassins, attaqua à coups d'épée, la nuit, dans la rue, Cesare Cenci déguisé en paysan, et le blessa. Il fut condamné à garder, comme prison, la maison de sa mère. L'année d'après, il cassait la tête à son muletier Lodovico d'Assisi: celui-ci se plaignit, et le baron dut payer cher pour ne point séjourner longtemps dans les cachots du pape. En 1572, son valet Pompeo oublie de fermer la porte qui mène à l'appartement des femmes; Francesco l'assomme à coups de poing et de bâton.
Cette fois, il fut banni pour six mois de l'État pontifical, sous peine, s'il rentrait, de 10,000 écus d'amende. Mais il fut gracié très vite par l'intercession du cardinal Caraffa.
En 1577, sa servante Maria Milanesi tarde à lui porter une clef qu'il demande: il la roue une première fois à coups de manche à balai; le soir, nouvelle bastonnade, accompagnée de coups de talon de bottes: «Le sang me sortit par la bouche, et il me laissa à terre toute défigurée, et ne voulut pas qu'on cherchât un médecin.» Vers le même temps, il fut enfermé au Saint-Ange pour blasphème.
En 1586, étant veuf, il renouvela son testament. Cette pièce est fort importante. Plusieurs dispositions montrent que Francesco était dévot et s'inquiétait de son âme; qu'il était charitable d'une façon posthume, et n'oubliait ni les hôpitaux, ni la dot des filles pauvres, qu'il songeait à l'avenir de ses filles, Béatrice et Lavinia, à qui il assure, en argent et en usufruits, une fortune convenable; mais l'article principal vise Giacomo, son fils aîné, qu'il déshérite, ne lui laissant que sa légitime et 100 écus d'or. Les quatre autres fils, Cristoforo, Rocco, Bernardo et Paolo, sont institués héritiers universels.
Cenci prolongea son veuvage neuf années. Il eut alors ses plus beaux procès. Il rompait les côtes à Maria Pelli, sa servante et sa maîtresse, et disait: «Qu'importe! N'ai-je pas de l'argent pour payer?» Néanmoins, il retenait à la malheureuse ses malles, son lit, ses nippes, et quarante-trois écus. Il donnait du poing dans l'œil à son intendant Stefano Bellono et lui arrachait la moustache; puis, aidé de sa servante, il mettait le pauvre diable en chemise, et l'emmenait en carrosse jusqu'à sa maison de Ripetta, où il l'enfermait jusqu'à la guérison des blessures. Quand le siège pontifical était vacant, il s'entourait, selon l'usage, de la noblesse romaine, de bravi armés, montait en voiture avec la bande, et faisait dans les rues, à coups d'arquebuse, la police de ses ouvriers. Ses laquais, ses palefreniers, les artisans qu'il employait, parurent enfin comme plaignants ou comme témoins dans l'affaire qui coûta une si grosse amende à ce gentilhomme du temps de Henri III, et fut le cadeau de noces qu'il offrit à sa seconde femme, Lucrezia. Cenci nia effrontément et dit au juge instructeur: «Je vous en prie, élargissez-moi, que je puisse parler au pape, afin qu'on accommode tout ceci, à l'aide de trois ou quatre cardinaux.» Il fut élargi, en effet, mais tondu de fort près, et peu disposé à payer les dettes que ses trois fils avaient gaiement contractées au cours de la triste enquête. Nouveau procès que Francesco perdit contre ses enfants. En 1596, il était encore une fois sous les verrous; mais les archives criminelles de Rome ont ici une lacune, et la dernière aventure du baron est un mystère.
Bon sang ne peut mentir. Toute la race des Cenci fut digne de ce père. Giacomo, l'aîné, semble un parfait mauvais sujet. Il s'était marié contre la volonté de Francesco. Les trente écus par mois que celui-ci donnait à ses fils ne lui suffisant plus, il volait des deux mains et, comme Panurge, avait plus de soixante-trois manières de gagner de l'argent. En 1587, il fut contraint de reconnaître, dans un acte authentique, par devant notaire, un larcin de trois cent quatre-vingt-onze écus, dont quinze étaient destinés à la pension de ses sœurs dans un couvent, vingt-deux empruntés à un prêtre, onze dus à un cordonnier, trente étaient le produit d'étoffes dérobées à la garde-robe paternelle, quatre-vingts escroqués aux vassaux du baron.