En 1594, trente créanciers, dont trois juifs, se font attribuer 16,000 écus sur les biens de Cenci, pour les dettes de ses trois aînés. A cette époque, Francesco intenta un procès à son fils pour préméditation de parricide. Un page de Giacomo, trouvé en possession d'une arquebuse, avait déclaré que cette arme était destinée au crime. Mais il parut que l'arquebuse n'avait pas de roue et que le page était un voleur d'un caractère rancunier, qui supportait mal les coups de bâton que son maître distribuait, sans compter, à ses gens et à ceux de ses amis. Giacomo, avant de monter à l'échafaud, confessa un faux de 13,000 écus fabriqués par lui au détriment de son père.
Cristoforo, le second des Cenci, goûta la prison en 1595, on ne sait à la suite de quel délit; la même année, il s'était racheté d'une plainte pour injures et menaces, intentée contre lui par un juif. Il courait les rues, de nuit, avec son spadassin Lucantonio: le maître fut une fois blessé à la cuisse, le valet, au bras. En 1597, il paie de nouveau les frais d'une agression nocturne. L'année d'après, il fut assassiné par Paolo Bruno Corso, amant jaloux dont il courtisait la maîtresse, Flaminia, femme d'un pêcheur d'esturgeons. La déposition du bravo Octavio Pali est pittoresque. «La nuit était noire. Le seigneur Cristoforo me dit d'aller à la petite place de l'île Saint-Barthélemy, dans une ruelle, et de faire bonne garde. Je m'assis sur un escalier et m'endormis. (Evidemment Octavio a trahi.) Je fus éveillé par un bruit de pas précipités et de voix violentes; je me levai et vis deux hommes l'épée nue, tout furieux; l'un portait une lanterne et était jeune, l'autre avait une longue barbe. Ils m'attaquèrent, et je me défendis avec l'épée. Je courus à la Pescaria où je trouvai mon maître qui gémissait étendu par terre. Je l'aidai à se relever et, il fit quatre pas et dit qu'il n'en pouvait plus. Il se coucha entre deux pierres. J'allai à la maison appeler le seigneur Bernardo, son frère, qui fit lever le seigneur Giacomo. Nous prîmes une chaise, Cesari et moi et allâmes vers le seigneur Cristoforo qui s'était traîné à la distance de huit ou dix pas. Le seigneur Giacomo dit qu'il ne fallait pas le relever et m'envoya appeler les sbires à Monte-Giordano, où je fus arrêté.»
Rocco Cenci avait des fantaisies d'empereur romain. La nuit, il sortait en chemise de la maison, avec ses valets armés d'épées et lapidait les maisons du voisinage; il poursuivait, l'épée nue, et blessait les passants; il fut, pour ce divertissement, condamné à 5,000 écus d'amende et à un exil de trois ans. Il rentra à Rome secrètement, força les portes de l'appartement paternel et fit main-basse sur l'argent, les étoffes de soie, un habit de prêtre, relique du secrétaire apostolique, son grand-père, quatre coussins, un bassin d'argent, quatre chemises du baron, onze mouchoirs, des serviettes et des tapisseries. Il avait pour complice, dans cette expédition, son cher ami et cousin, monsignor Guerra ou Guerro, dont le chapeau de feutre et l'épée furent retrouvés sur les lieux; Béatrice, dans sa déposition, dit: «Monsignor Mario Guerra a dû l'aider à emporter tout cela, je suis même sûre qu'il est l'inventeur de l'entreprise.» Nous retrouverons plus loin ce prélat à la main leste. Quant à Rocco, sa carrière fut courte: un certain Amilcare, bâtard du comte de Pitigliano, qu'un soir, en compagnie de monseigneur déguisé, il avait forcé à courir devant la pointe de son épée, le provoqua en duel dans un carrefour: Rocco reçut l'épée dans l'œil droit; il tomba à terre, dit son valet Ulisse di Marco, «et ne parla jamais plus».
Bernardo et Paolo, les deux plus jeunes Cenci, entraient à peine dans l'adolescence, au moment du crime de Rocca Petrella: ils eurent connaissance du projet des assassins et n'y firent aucune objection. Les deux filles aînées, Lavinia et Antonina, n'ont laissé aucun souvenir mauvais. Le mari de Lavinia, trésorier général de Cenci, fut poursuivi pour empoisonnement. Antonina épousa le baron Savelli, veuf d'un premier mariage et père de plusieurs petites filles. «C'est une bonne pâte, écrivait d'elle sa belle-sœur Sofonisba, tranquille et de bonne humeur.» Pendant l'intermède conjugal de Savelli, l'excellente et adroite Antonina envoyait aux petites des cadeaux, par exemple, des poupées pour 40 baïoques.
Béatrice n'était point «une bonne pâte»; orgueilleuse, irascible, tenace, elle supportait impatiemment le joug brutal de son père. Le séjour de Rocca-Petrella acheva la perte de cette âme dangereuse. La pâle odalisque du palais Barberini, la bianca creatura di bianco vestita, prépara froidement la ruine tragique de toute sa maison.
III
Le baron Francesco, fort ennuyé du séjour de Rome, s'était retiré, vers 1595, dans son manoir féodal, bien loin des fâcheux et de la police du Saint-Père. Il emmenait avec lui sa seconde femme Lucrezia, Béatrice et ses fils Bernardo et Paolo. Ceux-ci s'enfuirent quelque temps avant le crime et retournèrent à Rome auprès de leur frère Giacomo. La tyrannie du vieux Cenci s'appesantit plus lourdement sur les deux femmes isolées. Il les battait pour tuer le temps. Béatrice, dans ce morne désert, sentit toutes ses révoltes s'exaspérer. Le régisseur du château, Olimpio Calvetti, qui était marié et père de famille, lui parut un ami; il devint bientôt son amant. Sur ce point, tous les témoignages sont concluants. «Il venait dans nos chambres, dit la belle-mère Lucrezia, et se mettait à parler avec madame Béatrice, et moi j'allais me coucher et les laissais causer ensemble». Toute la maison, les frères, le sicaire Marzio, furent au courant de l'intrigue; elle-même, elle la confessa à ses juges, selon une dépêche de l'ambassadeur de Modène à son duc. Certaines dispositions très voilées du testament de Béatrice, en faveur d'un jeune enfant qu'elle ne nomme point, font croire à M. Bertolotti qu'elle était devenue mère. Mais ici, je ne vois pas de preuve bien établie. Quelque chose d'extraordinaire se fût passé à Rocca-Petrella; Cenci eût commis, à l'occasion de cette naissance inattendue, un exploit féroce qu'aucun indice ne révèle. Il est seulement certain qu'il ouvrit, mais un peu tard, les yeux sur la conduite de sa fille et qu'il chassa Olimpio. On imagine la scène terrible de cette journée. Les témoins ont parlé d'un nerf de bœuf toujours pendu dans sa chambre à coucher, et dont il frappait souvent sa fille; il fit fermer par une barre de fer extérieure la porte de l'appartement des deux femmes; à cette porte, on pratiqua un volet, muni d'une serrure, par où entrait la nourriture; les fenêtres furent murées aux trois quarts et ne recevaient plus le jour que par le haut, à la façon des cachots. Béatrice se redressa toute frémissante, et la pensée du parricide entra dans son esprit.
Ainsi la rébellion légitime de deux femmes outragées, et, d'autre part, les plus vils intérêts, les passions les plus fougueuses, l'orgueil irrité, la peur, la soif d'une vengeance, l'attrait de l'or, réunirent fatalement pour la sanglante entreprise les assassins: Béatrice, à qui Cenci a arraché son amant; Giacomo, le faussaire déshérité; Lucrezia, la malheureuse qui tremble devant son mari et le méprise; Olimpio, qui fera sa fortune en effrayant ses complices; enfin Marzio, vassal de la Rocca, un simple bandit, qui, pour une poignée d'écus, accomplira l'œuvre scélérate. Et quel théâtre plus propice que ce manoir, dont les bonnes gens n'osaient point approcher et qui se penche sur les gorges profondes de la montagne, au sein des solitudes solennelles du mont Cassin et d'Anagni!
Le plan du crime fut dressé avec méthode. Nous y trouvons, dès l'origine, la volonté et la main de Béatrice et d'Olimpio; Giacomo, probablement aussi Lucrezia et les jeunes frères ne furent affiliés que plus tard à la conspiration. Olimpio rôdait sans cesse autour de la Rocca et s'y glissait de nuit par les fenêtres, aidé sans doute des valets qui ne voyaient en lui qu'un amant audacieux. Je suppose que Cenci se retirait de bonne heure dans sa tanière, dont il fermait les verrous soigneusement. Olimpio pénétrait dans la chambre de Béatrice et le lugubre colloque commençait. D'abord, selon Marzio, au récit de qui j'emprunte les détails qui suivent, il fut question de livrer le baron aux brigands; c'était la mort la plus naturelle du monde. Mais Francesco sortait peu et armé jusqu'aux dents. Puis la jeune fille eut un entretien avec Marzio et le pria de découvrir un assassin digne de confiance parmi ses amis. Mais Olimpio exigeait que les trois frères Cenci fussent d'accord avec leur sœur; on séduisit sans peine Paolo et Bernardo qui se sauvèrent alors pour ne rien voir. Olimpio fit le voyage de Rome et décida Giacomo. A ce moment, on paraissait choisir le poison. Giacomo remit au sicaire une racine rouge et une fiole remplie d'opium: Béatrice reçut le poison et tenta de s'en servir. Mais Cenci, méfiant, faisait goûter par sa fille les mets et les boissons de sa table. Dans un conseil tenu avec les deux misérables, Béatrice résolut de donner à son père du vin avec de l'opium, afin de l'endormir.
«Vous le tuez alors, dit-elle, comme vous voudrez, et puis nous le jetterons du haut de la terrasse et nous dirons qu'il est tombé par accident.» Elle alluma une chandelle de suif «sans chandelier», la remit à Marzio et renvoya les deux hommes. Mais Olimpio laissa Marzio seul dans la chambre basse où ils devaient se cacher et remonta chez sa maîtresse: Marzio se coucha sur deux tables, enveloppé d'une couverture de la chambre de Béatrice. Les assassins demeurèrent toute la journée du lendemain dans leur retraite: Béatrice leur apporta à manger. Vers le soir, elle revint et dit que son père avait bu du vin mêlé d'opium, mais fort peu, parce qu'il l'avait trouvé amer: elle avait dû en avaler elle aussi quelques gouttes. Il n'était pas possible que le baron s'endormit d'un bon sommeil. Olimpio dit: cette nuit, nous déciderons l'affaire. Il remonta chez Béatrice, sortit du château, ne rentra que de nuit, et laissa dormir Marzio tout seul, comme la veille. Il vint le chercher à l'aube; ils prirent leurs engins, un rouleau à faire la pâte, un gourdin et un fort marteau, et rejoignirent Béatrice. Tous les trois se dirigèrent vers la chambre de Francesco. Mais ils rencontrèrent Lucrezia qui parla bas à Olimpio; tous les quatre se rendirent à la cuisine, où Lucrezia, effrayée, tenta de faire abandonner le projet. Mais Béatrice déclara qu'il fallait que son père fût tué n'importe comment. On attendit donc cette fois encore jusqu'à la nuit. Quand tout fut noir dans le château, les bravi remontèrent chez Béatrice qui était seule. Tout à coup, Olimpio feignit d'avoir une quinte de toux, et se retira, sous le prétexte de ne point être entendu; mais, la toux persistant, il dit à Marzio: «Va, donne à Madame une excuse, nous ne pouvons rien faire à présent.» Marzio s'acquitta de la commission, Béatrice s'emporta contre Olimpio, l'accusant de trahison. Olimpio eut un accès de fureur, blasphéma le nom de Dieu et dit: «Tu veux que je fasse ce que je ne puis pas faire. Si tu veux que j'aille au diable, j'irai!» Et, suivi de Marzio, il s'enfuit hors du château. Mais la nuit porte conseil, et, dès le matin, nous les retrouvons auprès de Béatrice. Cette fois on n'hésite plus. Tout à l'heure Lucrezia ouvrira la porte de la chambre conjugale. Le vieux Cenci est bien perdu.