On trouve en ceci, à côté de la curiosité scientifique et de l'utilité pratique, le sentiment de l'art. Mais la vie profonde de la nature, embrassée par une vue d'ensemble, ne touche pas moins l'imagination italienne que le détail singulier; le paysage a pour elle, comme la plante ou la bête rare, une valeur très haute. Dans son Cantique au soleil, saint François avait exalté par un même chant d'amour la lumière céleste et toutes les choses vivantes. Personne n'a fait sentir par des couleurs plus éclatantes que Dante la poésie des horizons sans bornes, des abîmes où tourbillonne la tempête, à la lueur vermeille des éclairs, de la mer qui tremble sous les feux de l'aurore; et quel peintre primitif a imaginé une plus fraîche prairie, avec ses grands arbres et son ruisseau, un tableau plus émaillé de fleurs mystiques que la retraite des sages et des poètes païens à l'entrée de l'enfer? Pétrarque, Boccace, Æneas Sylvius se répandirent en descriptions plus abondantes; ils furent, avant le Poussin et le Lorrain, les inventeurs du paysage classique, avec sa riche lumière, la construction large de ses horizons, la noblesse des arbres, la vie des eaux courantes, la grâce des ruines et des souvenirs mythologiques; les premiers poètes aussi du paysage moderne, par l'attrait attendri ou finement sensuel qui les rappelle sans cesse à la jouissance de la nature. Plus tard, il semble que les poètes et les conteurs, plus préoccupés de l'action humaine, aient eu moins le loisir de goûter le monde extérieur; ils laissèrent aux peintres, à Raphaël, à Léonard, au Corrège, la séduction azurée des lointains; Boiardo et l'Arioste ne tracèrent plus que des premiers plans nets et rapides; la renaissance, après avoir fait le tour de la nature, s'arrêtait à l'homme, le plus digne objet de sa poésie, de ses beaux-arts, des progrès de sa vie sociale.

Il faut encore ici remonter aux maîtres poétiques de l'Italie, à Dante et à Pétrarque. Toutes les passions, toutes les douleurs éclatent dans la Divine Comédie, mais par des traits d'une brièveté tragique, qui peignent à la fois, en trois paroles, l'attitude ou la convulsion du damné, le cri qu'il jette, la haine aiguë qui le torture, le deuil infini de son cœur. Autant de visions qui passent et fuient comme en un crépuscule, mais qu'on n'oubliera plus, parce qu'on a saisi tout ensemble le geste terrible de ces fantômes, leur sanglot désespéré, et le dernier fond éternel de l'âme humaine. Cette aptitude à exprimer l'une par l'autre la figure visible de l'homme et sa physionomie morale, rendues l'une et l'autre par le signe le plus individuel, reçut, selon Burckhardt, son achèvement de la discipline que Pétrarque imposa à l'esprit italien par les lois rigoureuses du sonnet. Le sonnet, régularisé pour toujours dans le nombre de ses vers, la disposition de ses parties, l'ordre de ses rimes, obligé de relever et d'animer le mouvement de sa seconde partie, devint «une sorte de condensateur poétique de la pensée et du sentiment comme n'en possède aucun peuple». Étendons la remarque au tercet dantesque, à l'octave des poésies épiques ou héroï-comiques. A la structure plastique de la forme répondirent, dans la poésie de la renaissance, l'allure vive et mesurée de la pensée, qui ne doit pas s'alanguir, la netteté de l'émotion, qui n'a pas le temps de se fondre dans la mollesse du rêve, la pureté de la couleur, dont le dessin un peu sec de l'image limite l'éclat.

Mais cette perfection même des formes rétrécit le domaine de l'invention, qui s'arrête en face des genres dont la forme est, de sa nature, indécise. L'Italie, où la vie quotidienne était si dramatique, n'a point eu de drame national. Plus d'une raison explique d'ailleurs ce phénomène singulier: la persistance des mystères, des farces et de la Commedia dell'arte, le luxe des décors et des costumes, l'importance excessive des ballets, des pantomimes, des danses aux flambeaux: la scène, trop brillante, était funeste au drame. Le sens dramatique ne manque cependant point aux Italiens; la Fiammetta, Griselidis, toute la littérature des Nouvelles, ont montré de la façon la plus touchante les plus douloureuses passions. Mais ici le drame est un récit. Que le récit soit en prose ou en vers, l'écrivain demeure toujours le maître de ses personnages; il n'est point obligé de s'identifier avec eux, de vivre dans leur cœur; sa main les porte, et, s'il est doué d'ironie, il peut s'en jouer librement. Le récit en octaves est, avec le sonnet, le poème italien par excellence. On doit, pour en goûter toute la saveur, ne point oublier la civilisation au sein de laquelle il a fleuri; il est encore aujourd'hui populaire au plus haut degré, au môle de Naples comme parmi les pêcheurs de Venise, mais c'est pour la société de cour, pour les familiers des Médicis et des Este que Pulci, Boiardo et l'Arioste avaient d'abord écrit. Le poème n'est point fait pour être lu des yeux, mais pour être déclamé, devant des courtisans et des dames, au cours d'un festin, d'une fête princière, parmi les danses, les accords de musique et les conversations. La suite lente et savante des caractères, qui s'expriment surtout par le dialogue et le monologue, échapperait vite à ce monde spirituel et distrait, car il n'a point le loisir de méditer sur les causes et les effets des passions; ce qui le charme, c'est «le fait vivant», l'action rapide, brusquement suspendue, suivie d'une autre action plus prodigieuse encore, et qui reparaît au bout d'un détour capricieux du récit, quand le poète renoue les fils qui semblaient brisés et perdus. L'octave sonore, qui finit sur deux rimes, sur deux notes semblables, marque d'une mesure précise un geste du héros, un accident de l'aventure, un coin de paysage; l'attention s'y arrête sans s'y lasser, car elle est aiguillonnée par la rime nouvelle de l'octave qui suit. Un chant, qui dure une heure, suffit pour embellir la fête, pour promener les paladins d'un bout de la planète à l'autre, ou de la terre à la lune; il a diverti la curiosité des auditeurs et la laisse en éveil, avide d'écouter le chant qui vient après. C'est encore par l'action plutôt que par le discours qu'éclate le pathétique et la passion portée à son comble, comme chez Roland, par des merveilles d'extravagance qui bouleversent la nature entière. La tendresse, la volupté sont toujours égayées d'un rayon d'ironie. Angélique, la vierge altière qui a dédaigné les rois et les guerriers chrétiens, se donne à un enfant «aux yeux de jais, aux cheveux d'or», à un page sarrasin. Tous les hasards de la vie héroïque sont disposés pour la joie moqueuse du poète et de son cercle. Le vieux moyen âge est inventé de nouveau pour l'amusement d'un monde lettré qui ne prend plus au sérieux que les temps antiques; ses prouesses les plus hautes tournent à la comédie. Morgante, d'un coup de son battant de cloche, écrase des armées. Le bon sens de Roland a passé dans une fiole de cristal aux mains de saint Jean. Mais plus est fou le neveu de Charlemagne, plus il vit d'une façon grandiose. Et plus les légendes chevaleresques s'embrouillent dans une plaisante confusion, plus magnifique est le spectacle de ces traditions rajeunies, grand fleuve de poésie dont les eaux miroitantes réfléchissent la terre entière, citées bourdonnantes couronnées de campaniles ou de minarets, champs de bataille, plaines mornes du désert, îles enchantées tout empourprées d'aurore, profondes forêts aux clairières lumineuses, embaumées d'aubépine et de verveine.

La littérature historique de l'Italie s'est portée vers l'observation pénétrante de l'homme individuel, du grand homme revêtu de gloire, étudié non seulement dans les actes de sa vie politique, mais dans les traits de son caractère intime. Notre moyen âge ne nous avait laissé qu'un caractère bien individuel, le saint Louis de Joinville. Les historiens et les biographes italiens, dès le quatorzième siècle, ont tracé des portraits d'une grande valeur à la fois pittoresque et psychologique. Voyez, en Dino Compagni, Dino Pecora, le boucher démagogue de Florence, «grand de corps, hardi, effronté et grand charlatan», qui persuadait «aux seigneurs élus qu'ils l'étaient grâce à lui et promettait des places à beaucoup de citoyens». Voici trois figures de Dante plus vigoureuses que la fresque même de Giotto: «philosophe hautain et dédaigneux», dit Jean Villani; «d'âme altière et dédaigneuse», dit Boccace; «il était, écrit Philippe Villani, d'une âme très haute et inflexible et haïssait les lâches.» Ce dernier écrivain a composé toute une galerie des hommes les plus marquants de Florence, théologiens, juristes, capitaines, astrologues, artistes. Jusqu'à Vasari, le portrait historique et la biographie privée persisteront chez les Florentins; les grands historiens, Machiavel, Guichardin, Varchi, les ambassadeurs mettront toujours en lumière les mœurs, les passions, les faiblesses des hommes qui ont été les artisans de l'histoire, des princes dont ils scrutent la pensée dans l'intérêt de leur république. Les ambassadeurs vénitiens, Æneas Silvius, dans ses Commentaires et son de Viris illustribus, les biographes des papes, tels que Jacques de Volterra, Corio, l'historien de Milan, Paul Jove, dans ses Vies et ses Éloges, rendront de même la physionomie mobile de leurs contemporains. En deux lignes, Antonio Giustinian explique à la seigneurie de Venise le caractère et la légèreté d'Alexandre VI: «Il est trop sensuel dans ses appétits et ne peut s'empêcher de dire quelque parole qui trahit l'état présent de son esprit.» L'autobiographie, qui débute par la Vita nuova, aboutit aux Mémoires de Cellini: le premier de ces livres est la confession d'une souffrance sans pareille, le second est le récit de tout ce qu'un homme a pu oser et de l'enivrement qu'il a trouvé dans l'insolence même de sa vie.

Les peintres et les sculpteurs eurent une conception de la personne humaine conforme au génie de la renaissance, analogue à celle des poètes et des historiens. Pour eux, l'homme a toute sa valeur en tant qu'individu le plus réel et le plus vivant possible. On sait comment l'art s'est affranchi,—par l'influence antique, avec Nicolas de Pise, par le retour à la nature, avec Giotto,—des formes immobiles de l'art byzantin, «de la manière grecque». Mais Nicolas et son école, mais Orcagna, Donatello, Ghiberti, Luca della Robbia ne se sont pas attachés avec moins d'amour à la nature réelle que tous les maîtres de la peinture florentine. Et Florence a fait l'éducation de l'art italien tout entier. Ces figures, peintes ou sculptées, vivent, respirent, vont parler; ces têtes bourgeoises des bronzes de Ghiberti ou des fresques de Ghirlandajo sont, par leur gravité et leur finesse d'expression, d'une race aussi haute que les condottières de Donatello, les apôtres de Masaccio. L'idéal descend, comme une lumière égale, sur tous ces visages, non point un idéal convenu d'école ou d'église, mais une grâce riante ou une noblesse dont l'artiste est bien l'inventeur, qualités qu'un critique du XVIe siècle, Firenzuola, dans son Traité de la beauté féminine, exprime par ces mots, qu'il ne réussit pas à bien définir: leggiadria, vaghezza, venustà, aria. Ajoutons, pour Léonard, Raphaël et le Corrège, pour Donatello lui-même, la morbidezza. Ce charme, tantôt voluptueux, tantôt passionné ou majestueux, parfois maladif ou étrange, est, selon nous, dans l'esthétique inconsciente des maîtres italiens, le don essentiel. Par lui, l'œuvre a son plus vif attrait, qu'elle doit non pas à la tradition sainte que l'artiste a traitée, à la richesse ou au mouvement de la mise en scène, mais à la séduction des figures, des regards et des attitudes. La renaissance, qui excelle dans le portrait, la statue équestre, la statue funéraire, rend à la peinture religieuse le caractère individuel des personnages et l'interprétation libre des sujets. Une vierge de Raphaël diffère autant d'une madone de Léonard que d'une madone d'Andrea del Sarto. L'ange de Botticelli, aux longs cheveux bouclés, ne se retrouve alors sous le pinceau de personne. Un ange, un saint, un docteur, un capitaine, un page apparaît dans un tableau, non que la légende ou l'édification pieuse l'y appelle, mais parce que son visage, son geste, la beauté de son vêtement complètent la vie harmonieuse de l'œuvre. On peut diviser en cinq ou six groupes la Dispute du saint-sacrement ou l'École d'Athènes, on peut en isoler chacune des figures; ce qui demeurera sous nos yeux sera toujours un ouvrage achevé, une personne humaine qui, dans son cadre étroit, s'impose à nous par sa valeur propre.

Le rôle éminent de l'individu dans la poésie, l'histoire et l'art persiste dans la vie sociale. La société de la renaissance s'est formée autour de lui et à son image; elle est le théâtre de sa fortune. L'ancienne hiérarchie a disparu de presque toute l'Italie. Les communes ont réduit les seigneurs à l'état de citoyens; l'Eglise donne des mitres et parfois la tiare aux plus humbles des chrétiens; les nobles de Florence, de Venise, de Gênes, s'enrichissent par le commerce. Les classes sont nivelées partout, excepté dans le royaume de Naples, où la culture intellectuelle sera toujours médiocre. Le préjugé de la naissance s'est dissipé. Dante l'abolit dans son Convito; Pétrarque écrit: Verus nobilis non nascitur, sed fit. Les humanistes affirment tous que le mérite de l'homme est non dans sa race, mais dans son esprit. «La chevalerie est morte», dit Sacchetti. L'Arioste le croyait aussi. Ce qui reste de cavalieri, de nobles, vit dans les villes, entre dans les magistratures, se mêle intimement au peuple. L'Italie princière voit s'élever une noblesse nouvelle: lettrés, artistes, courtisans, hommes de guerre, d'esprit ou d'argent. Ceux-ci, à leurs qualités personnelles ajoutent une recherche d'élégance, une politesse de mœurs sans lesquelles la vie commune perdrait de son charme. Une physionomie intéressante se dessine de plus en plus: celle de l'homme bien élevé, accompli en toutes choses, le cortigiano, qui, selon Castiglione, s'inquiète moins du service de son prince que de la perfection de sa propre personne, et, à la guerre, se bat moins par devoir que pour l'onore, pour se faire honneur. Ce virtuose parle une langue choisie, le pur toscan florentin; il écrit le latin, est familier avec tous les jeux nobles: l'escrime, la danse, l'équitation, la musique, la paume; il sait causer, sourire et se taire à propos dans le cercle des dames. Une société si polie devait, en effet, donner aux femmes le premier rang. Les femmes recevaient alors une éducation savante qui ne le cédait guère à celle des jeunes gens. Elles eurent souvent un esprit supérieur, relevé par la hauteur de l'âme. Telle fut Vittoria Colonna. La renaissance a salué du nom de virago des femmes telles que Catarina Sforza, la prima donna d'Italia, qui, par l'énergie parfois féroce de la passion, ont égalé les plus rudes condottières. Ici, dans les salles des palais, sur le gazon des villas, c'est de conversations et d'aimables disputes qu'il s'agit. La donna di palazzo peut converser sur tout sujet, et le cortigiano peut lui conter toute histoire. C'était ainsi déjà au temps du Décaméron; Boccace, alors, jetait comme un voile léger de périphrases sur ses tableaux les plus libres; les conteurs du XVe et du XVIe siècles ont très souvent écarté le voile. Mais les jeunes filles étaient au couvent ou dans un appartement écarté, et les dames, dit Castiglione, devaient prendre simplement, en ces minutes difficiles, «un air réservé».

Il fallait un décor magnifique pour encadrer l'élégance de cette vie polie, un déploiement extérieur et populaire qui montrât dans toute sa beauté la civilisation de la renaissance. Le tournoi féodal n'avait plus de valeur pour une société où le cavalier remplaçait le chevalier; le vieux mystère ecclésiastique tournait à la représentation brillante, où la gaîté dominait de plus en plus; les saturnales bourgeoises, les messes des fous, les joyeusetés d'écoliers ou d'artisans étaient bonnes pour les pays arriérés en culture, où les belles-lettres et les beaux-arts ne formaient point encore l'ornement de la vie sociale. Durant près d'un siècle, l'Italie a célébré une fête merveilleuse dans laquelle les érudits, les artistes, les courtisans, les princes, les papes ont mis tout leur esprit et dont le spectacle s'est offert libéralement aux regards de la foule. La pantomime, le drame, l'intermède comique, l'allégorie mythologique, les scènes tirées des romans de la Table-Ronde, le cortège des chars et des cavaliers, les fantaisies du carnaval occupaient les rues et les places des grandes cités italiennes. Pie II passa à travers Viterbe, le saint sacrement dans les mains, ayant à droite et à gauche des tableaux vivants: la Cène, le Combat de saint Michel contre Satan, la Résurrection, la Vierge enlevée par les anges. Charles VIII, à peine entré en Italie, vit jouer les aventures de Lancelot du Lac et l'histoire d'Athènes. Le cardinal Riario, neveu de Sixte IV, fit défiler devant Léonore d'Aragon Orphée, Bacchus et Ariadne, traînés par des panthères, l'éducation d'Achille, des nymphes que tourmentaient des centaures. Le tyran de la renaissance reconnaît dans ces splendeurs l'image de sa royauté; il les présente à son peuple comme une leçon pittoresque de politique séduisante pour des âmes méridionales et légères. Lorsque César Borgia revint d'Imola et de Forli, qu'il avait conquises, le sacré-collège l'attendait à la place du Peuple: précédé de l'armée, des pages, des gentilshommes, entouré des cardinaux en robes rouges, à cheval, vêtu de velours noir, il marcha au milieu d'une foule immense qui applaudissait. Les femmes riaient en voyant passer le fils du pape, si charmant «avec ses cheveux blonds». Quand il arriva au Saint-Ange, le canon tonna. Alexandre, fort ému, se tenait, avec ses prélats, dans la salle du trône; à la vue de son fils qui s'avançait, porté vers lui dans les bras de l'église, lacrimavit et risit, dit l'ambassadeur vénitien: il rit et pleura à la fois. C'était de joie seulement et d'orgueil qu'il pleurait. Un seul homme alors, Laurent de Médicis, eut, dans ses Poésies carnavalesques, le sentiment mélancolique d'une fin prochaine de la fête et d'un retour de la fortune: «Réjouissez-vous, aujourd'hui, dit-il, car demain est un grand mystère.»

V

Une civilisation complète, véritable œuvre d'art, avait ainsi été créée par la conscience d'une race affranchie des entraves séculaires de l'âme humaine. Mais une multitude d'efforts individuels dirigés contre un ensemble de traditions trouvent difficilement en eux-mêmes leur mesure. La renaissance, comme tant d'autres révolutions, devait périr par l'excès de son propre principe. Les derniers chapitres de Burckhardt sur la moralité, la religion et la superstition, font comprendre la décadence rapide de l'Italie, mais ne donnent pas assez clairement la théorie de cette décadence. Le docte écrivain avait fermé définitivement le chapitre d'histoire politique et sociale: ici encore, il laisse deviner une conclusion qu'il n'a point exprimée; mais sa doctrine est si forte qu'il suffit, pour la compléter, de lui demeurer fidèle.

Les destinées de la poésie et de la peinture ont été diverses: la première s'est arrêtée brusquement, la seconde, toujours religieuse en apparence, et conservée par l'église, a passé par toutes les phases d'un lent déclin. C'est l'ironie qui a tué la poésie. L'ironie, employée par de grands poètes, avait transformé la matière chevaleresque, mais ne l'avait point détruite; le goût des grandes choses, le respect littéraire du passé, un sentiment exquis de l'idéal avaient sauvé les souvenirs de Charlemagne; Roland et les douze pairs pouvaient être fous, ils ne furent jamais petits ni ridicules. Tout à coup, du vivant de l'Arioste, en 1526, la parodie de Teofilo Folengo, l'Orlandino, fit une blessure mortelle à l'épopée héroï-comique. Roland et, avec lui, tout le monde des Reali di Francia, toutes les légendes de la Table-Ronde finissaient dans la caricature. Les paladins que l'Europe avait si longtemps vénérés, se battaient, montés sur des ânes, en un tournoi de village. Roland ne cherchait plus Angélique, ne croisait plus le fer contre les païens: il bornait sa prouesse à disputer à un prélat glouton, avec mille injures, une sacoche de gibier, de charcuterie et de poisson. La satire littéraire, dirigée contre l'Arioste, la satire religieuse, qui fait penser aux invectives luthériennes d'Ulrich de Hutten, marquent, dans l'Orlandino, une rupture définitive avec l'art du XVIe siècle. La poésie tournait au pamphlet. La haute inspiration reparaîtra plus tard avec le Tasse; mais celui-ci fut le poète convaincu de la contre-réformation catholique, et il n'appartient plus à la renaissance.