La recherche de l'effet a été funeste à la peinture; elle a pareillement nui à la statuaire des successeurs de Michel-Ange. Tandis que, dans la grande école de Venise et le Véronèse, la mise en scène, le décor d'architecture, l'ampleur éclatante des costumes, la richesse des accessoires, parfois aussi la familiarité de l'invention, altéraient de plus en plus la valeur religieuse des ouvrages de peinture, les peintres des écoles de Florence et de Rome gâtaient leurs tableaux par le parti-pris d'étonner le regard. On fit longtemps encore de beaux portraits, mais le secret des grandes compositions se perdit. Les anciens maîtres avaient toujours subordonné les personnages à l'ensemble; chez les élèves de Raphaël et de Michel-Ange, plus tard encore, dans l'école de Bologne, la figure individuelle, lors même qu'elle n'occupe qu'une place secondaire, se détache vivement de l'ensemble, les yeux fixés sur le spectateur, afin d'en retenir plus sûrement la curiosité. L'effort des mouvements, l'intention dramatique des gestes que prolonge le jeu trop savant des draperies, l'abus des moyens pittoresques et bientôt du clair-obscur, les fausses grâces et les sourires affectés, tous ces défauts d'une peinture qui veut avoir trop d'esprit, rappellent singulièrement la poésie de cour, le sonnet maniéré et le fade madrigal où aboutissait dans le même temps l'art de Pétrarque.

Le mal était, d'ailleurs, irréparable, car les parties vitales du génie italien étaient atteintes. La catastrophe politique du XVIe siècle, l'asservissement de la Péninsule, ne rend point à elle seule compte du naufrage d'une civilisation et d'une littérature, comme le fait, pour la France méridionale, la croisade des Albigeois, car les excès et les folies du principat, qui décidèrent de l'Italie, n'étaient eux-mêmes que l'effet d'une cause invincible qu'il importe de considérer.

Dans un chapitre de ses discours sur Tite-Live, Machiavel dit: «Nous autres Italiens avons à l'église et aux prêtres cette première obligation d'être sans religion et corrompus; nous en avons une plus grande encore qui est la cause de notre ruine,» à savoir l'état de division, de discorde et de faiblesse où l'église, depuis le temps des Lombards et des Francs, a maintenu, par son égoïsme, l'Italie. Cette explication d'une chute que Machiavel prévoyait comme très prochaine, est très incomplète, excessive pour l'église, mais elle contient cependant les éléments essentiels du problème. Afin de bien élucider celui-ci, commençons par observer l'état religieux des Italiens en changeant l'ordre des analyses de Burckhardt, qui étudie la moralité avant la religion.

Je l'ai dit plus haut: l'Italie avait toujours eu, du consentement même de l'église, une grande liberté religieuse. Elle s'était attachée à la foi plus qu'aux œuvres, avait tenu peu de compte de l'austérité et de la pénitence. Le prodigieux succès de saint François résulta de la façon tout italienne dont le rêveur d'Assise avait compris l'originalité du christianisme, une religion faite de tendresse et d'enthousiasme plus que d'obéissance et de terreur, une religion d'amour, par conséquent livrée à l'imagination personnelle du chrétien, très individuelle sans doute, mais non point à la manière du protestantisme. Car l'église est toujours là, image visible de Dieu, corps de doctrine plutôt que hiérarchie sacerdotale; l'Italie demeure volontiers sous le manteau de l'église, à qui elle demande des sacrements et des prières, dont jamais elle ne songe à discuter les dogmes, précisément parce que ces dogmes la préoccupent assez peu. Un tel état ne pouvait durer qu'à deux conditions: la première, que la simplicité religieuse et le mysticisme de l'âge franciscain fussent toujours dans les consciences; la seconde, que l'église méritât de garder, par l'autorité morale, la règle souveraine de la foi. A la fin du XVIe siècle encore, la peinture d'un Pérugin ne s'éloigne pas beaucoup de l'inspiration naïve d'un Frà Angelico, et, cependant, le Pérugin était un chrétien médiocre. Ici donc, les œuvres d'art ne peuvent donner aucune indication sérieuse sur les âmes. A la même époque, à entendre Savonarole, il n'y avait plus dix justes dans Florence. Cent ans plus tôt, je trouve encore dans les lettres du notaire ser Lapo Mazzei le christianisme le plus grave et le plus candide, sans direction étroite, la pensée constante de Dieu, celle du salut, sans aucune angoisse, la charité pour les humbles, l'amour de saint François, dont il fait lire les Fioretti, le soir, à ses «petits garçons». Cet excellent homme, vieux bourgeois florentin, est d'une souche religieuse plus ancienne que celle de Pétrarque, qui est cependant son aîné de près d'un demi-siècle. Mais Pétrarque est un lettré, il est homme d'église, il a déjà en lui le demi-scepticisme des premiers humanistes, la demi-indifférence d'un chanoine italien vivant à la cour d'Avignon. Au XVIe siècle, Gelli écrivait: «Ceux qui étudient ne croient plus à rien.» Lentement, d'année en année, la culture savante fit baisser la foi dans les âmes. Le paganisme littéraire des humanistes du XVe siècle, les railleries déjà voltairiennes de Pulci, montrent le progrès du scepticisme chez les hommes instruits. La foi individuelle n'avait pu résister à l'action de la raison individuelle. Les lettrés, malgré leurs propos impies, ne professent point réellement l'athéisme, mais une philosophie vague, très tolérante, empreinte de fatalisme, qui se résume en ces paroles du professeur de Sixte IV, Galeotto Marzio: «Celui qui se conduit bien et qui agit d'après la loi naturelle entrera au ciel, à quelque peuple qu'il appartienne.»

L'incrédulité des humanistes trouvait sa justification dans le spectacle que donnait l'église, l'excès de ses ambitions temporelles, le trafic de la tiare, le scandale de la simonie et du népotisme, la cruauté d'un Sixte IV, l'avidité d'un Alexandre VI, la violence d'un Jules II; quant au peuple, il voyait ou devinait le reste et les conteurs ne lui ménageaient guère sur la vie des clercs et des moines les plus piquantes révélations. Il comprenait que le charlatanisme occupait le sanctuaire, qu'on lui montrait, comme un divertissement de foire, de faux miracles et de faux exorcismes. Nous pouvons, sur ce point, en croire les nouvelles de Boccace et de Massuccio, quand nous avons lu le pieux Salimbene. D'ailleurs, les écrivains qui se jouaient le plus librement des choses saintes, n'étaient-ils point eux-mêmes gens d'église: Boccace, le Pogge, Berni, Teofilo Folengo, Bandello? Tandis qu'on voyait, au sommet de la hiérarchie, le pape Alexandre livrer à sa fille la régence du saint-siège, Savonarole criait à toute l'Italie la vie honteuse du clergé séculier. Les moines étalaient librement leur grossièreté. Aux funérailles du cardinal d'Estouteville, sous Sixte IV, mineurs et augustins se battirent, à Sant-Agostino, à coups de torches autour du cadavre, qu'il s'agissait de dépouiller de son anneau et de sa chasuble. Si l'Italie, gagnée par la libre pensée dont l'église n'était point responsable, s'était éloignée de l'évangile, l'église n'avait plus aucun droit pour l'y rappeler. Savonarole put provoquer à Florence une explosion de fanatisme; on voyait encore çà et là des bandes de flagellants; des ermites visionnaires prophétisaient de tous côtés; de Léon X à Paul III, se formait à Rome une chapelle de chrétiens lettrés tels que Bembo, Sadolet, Vittoria Colonna, Contarini, qui essayèrent de revenir au christianisme très pur du XIIIe siècle: ces réveils accidentels de la foi montrent mieux encore le vide religieux de la Péninsule. Les âmes, désenchantées des vieilles croyances, et qui ne sont point mûres pour la négation absolue du surnaturel, se tournent vers la superstition, vers l'astrologie et la sorcellerie. Jadis Pétrarque, Jean et Matthieu Villani, Sacchetti, avaient nié l'influence des astres sur la vie humaine et s'étaient moqués des astrologues; à la fin du XVe siècle et malgré les efforts de Pic de la Mirandole, tout le monde, philosophes, humanistes, hommes d'État, les papes eux-mêmes, croient aux conjonctions d'étoiles et aux prophéties qui s'en tirent. Jules II, Léon X, Paul III, font lire dans les profondeurs du ciel les destinées de l'église. Toutes les superstitions classiques, toutes les terreurs du moyen âge reparaissent. On croit aux présages puérils, aux revenants, aux courses nocturnes de fantômes sans têtes, au chasseur noir, à la descente des esprits malins sur la terre, à l'évocation des démons. Des dominicains allemands apportent, en Italie, les pratiques des sorciers; un prêtre sicilien fait voir à Cellini des milliers de diables dans le Colisée; Marcello Palingenio s'entretient la nuit, dans la campagne de Rome, avec des esprits, divi, qui viennent de la lune et lui donnent des nouvelles de Clément VII.

Nous pouvons apprécier maintenant l'état moral de l'Italie. Les consciences ne reconnaissaient plus de règle supérieure; toute haute discipline était abolie, les notions chrétiennes de charité, de pudeur, de justice divine, étaient détruites; l'église trahissait la cause de Dieu et avait perdu toute autorité apostolique; la superstition inclinait les esprits vers le fatalisme païen. D'autre part, du spectacle de la vie publique, où primait seul le droit de la force ou de la fourberie, les âmes recevaient une perpétuelle leçon d'égoïsme et de licence. Il était bien permis à chacun d'être, dans le cercle où la fortune l'avait placé, à la fois renard et lion, puisque ceux-là seuls étaient heureux et enviés qui atteignaient, par tous les moyens, à la plus grande mesure possible de puissance, de richesse et de plaisirs. L'individu qui se rit de la loi humaine et se réserve de faire sa paix, à la dernière heure, avec la loi divine, est donc libre absolument pour la poursuite de son intérêt et de sa passion. Il l'est d'autant plus qu'il se sent encouragé par deux préjugés profondément italiens. L'un d'eux a été exprimé par le pape Paul III disant de Benvenuto: «Les hommes uniques dans leur art, comme Cellini, ne doivent pas être soumis à la loi.» Et l'uomo unico peut invoquer encore en faveur de ce rare privilège l'idée que son temps se fait de l'honneur. Guichardin écrit dans ses Aphorismes: «Celui qui fait grand cas de l'honneur réussit en tout, parce qu'il ne craint ni la peine, ni le danger, ni la dépense; les actions des hommes qui n'ont point pour principe ce puissant mobile sont stériles.» Mais on sait ce que l'Italie entendait alors par onore. Ce n'est pas plus l'honneur vrai que la virtù n'est la vertu. L'onore est le prestige que donne l'accomplissement d'une action difficile obtenue d'une façon éclatante. Le respect du droit d'autrui, les scrupules de la délicatesse morale n'ont rien à y voir. Il n'est pas nécessaire de marcher à l'ennemi au grand jour et de le combattre loyalement. César Borgia juge plus sage de l'étrangler à la suite d'un repas cordial. Il est imprudent d'agir sur-le-champ, surtout si l'on a un outrage à venger. «Ce qui ne se fait point à midi, disait César, peut s'ajourner au soir.» La bella vendetta demande, en effet, de la patience, une réelle sérénité d'esprit. Le poison subtil et lent, le venenum atterminatum qui se dissimule entre les pages d'un missel, dans les plis d'un mouchoir, est, pour une affaire d'onore, une arme exquise. Enfin, le bravo, le spadassin qui vend son coup de poignard pour quelques ducats, est aussi un artisan précieux de l'honneur d'autrui. D'ailleurs, nulle hypocrisie; c'est avec une franchise admirable, une bonne foi parfaite que l'Italien, tranquille du côté de l'opinion et du remords, assouvit sa passion. Je n'ai rien à dire ici de la corruption des mœurs. Je crois d'une bonne critique de se fier, sur ce chapitre, aux comédies de Machiavel et de Bibbiena, aux nouvelles de Bandello; on peut, si l'on recherche une preuve historique d'apparence plus solide, s'en tenir aux chroniqueurs réunis par Muratori, au Journal de Burchard, le chapelain d'Alexandre VI, ou, plus simplement encore, aux lettres familières de Machiavel.

Comme l'indifférence ironique éloignait l'Italie des croyances qui avaient jadis formé la communauté chrétienne, l'égoïsme transcendant la détachait des notions morales qui sont le lien de la communauté humaine. La Péninsule était peuplée de virtuoses; elle n'était plus une société au sens étroit du mot. Les âmes, possédées par l'intérêt personnel, perdaient peu à peu tout enthousiasme, toute douceur et tout amour. Un jour, le plus grand des Florentins jeta un cri d'alarme: il comprit que l'Italie était sur le point de payer de sa liberté les complaisances de sa morale. Il essaya, mais trop tard, de donner à Florence une armée nationale. L'idée même de communauté nationale était sortie des esprits. Machiavel est le dernier qui conserve la notion de patrie italienne, si claire autrefois chez Dante et Pétrarque. Le temps n'était plus aux ligues des villes contre l'ennemi commun. La ligue qui avait attendu les Français à Fornoue fut une tentative princière inutile et rien de plus. Les princes, et le pape plus souvent que les autres, dans leur fureur d'écraser leurs voisins, allaient désormais appeler sans cesse les barbares. On vit alors les conséquences dernières de la tyrannie. La société politique du moyen âge s'était soutenue par des institutions qui suppléaient à la valeur et au génie de l'individu: la tyrannie avait fait table rase de toutes les institutions et mis à la place le prince. Celui-ci tombé, qu'une révolution ou une invasion l'ait chassé, il ne reste plus rien dans l'état, rien qu'un trône vide où le roi étranger peut s'asseoir. L'asservissement d'une province voisine devient chose indifférente. L'étranger franchit-il la frontière, entre-t-il en Toscane, le Florentin ne s'émeut point encore. Mais que Charles VIII, une fois l'hôte de Florence, fasse mine d'imposer à la seigneurie un traité inquiétant, Florence criera par la bouche de Capponi: «Sonnez vos trompettes, nous sonnerons nos cloches.» C'était trop peu, en vérité! Si, quand les premières compagnies du roi très chrétien parurent sur les Alpes, toutes les cloches d'Italie s'étaient mises en branle, les cloches de Palerme, qui sonnèrent les vêpres tragiques de 1282, la cloche du Capitole, qui donna si souvent le signal de l'émeute communale contre le pape et les empereurs, les cloches de Milan, qui fêtèrent la victoire nationale de Legnano, toutes, jusqu'au bourdon de Saint-Marc, qui avait tant de fois grondé sur les lagunes contre les Turcs, si elles avaient éclaté en un tocsin unanime, la première invasion s'arrêtait en Lombardie, celle qui, à travers Florence, Rome et Naples, fraya le chemin à toutes les autres. L'histoire accomplit donc son œuvre, avec la logique inflexible qui déplace la fortune des peuples et suspend ou détourne le cours des civilisations. L'Italie, vassale de l'Espagne et de l'empire, allait s'assoupir sous la main de l'église et la garde de l'inquisition, tandis que la renaissance entrait en France.

L'HONNÊTETÉ DIPLOMATIQUE
DE
MACHIAVEL

Machiavel était-il un honnête homme? Telle est la question qui sollicite sans cesse l'esprit du critique occupé à l'analyse de l'écrivain et de l'homme d'État le plus équivoque et le plus séduisant de la Renaissance italienne. Il semble en vérité qu'on ne puisse écrire froidement, sans colère ou sans admiration, de ce philosophe politique qui a tracé, avec une sérénité parfaite, dans ses Discours sur Tite-Live, la théorie du coup d'État, de la conspiration et de l'émeute, et dans le Prince, la théorie d'un despotisme dont rougirait peut-être tel sultan asiatique du XIXe siècle. Longtemps, on le sait, dans l'Italie autrichienne et bourbonnienne, comme dans l'Allemagne de Frédéric II, comme aussi en France, le machiavélisme a pesé lourdement sur la mémoire de Machiavel: on n'était pas loin de penser qu'il avait inventé la traîtrise en matière de gouvernement, absolument comme Aristote avait inventé les quatre causes en métaphysique. On est revenu maintenant de cet état premier de la critique. La balance a commencé de pencher de son côté le jour où l'on comprit qu'il avait été l'un des plus grands citoyens de l'Italie, qu'il avait écrit, qu'il avait lutté et même pâti pour la paix, l'unité morale et la liberté de la Péninsule. La première voix autorisée qui s'éleva en France en faveur du secrétaire d'État florentin fut celle de M. Franck, dans son livre sur les Réformateurs et Publicistes de l'Europe (1864). Notre compatriote signalait un acte honorable de la vie de Machiavel, son discours sur la Réforme de l'État de Florence, composé à la demande de Léon X, et qui concluait pour la forme républicaine contre le principat médicéen. «L'occasion était belle, dit M. Franck, pour relever sa fortune, en flattant l'ambition du Souverain-Pontife.» En Angleterre, lord Macaulay, dans son Essai sur Machiavel, démontra que les maximes de cet écrivain avaient seulement exprimé, avec une précision et une franchise incomparables, les règles mêmes du gouvernement, telles que les avaient entendues les hommes d'État de la Renaissance. Ces règles, il les flétrit hautement, parce qu'en elles-mêmes elles sont détestables: mais l'illustre whig voit bien que de telles doctrines laissent encore intactes des parties importantes du caractère de Machiavel. Sans doute, celui-ci a présenté à son pays toutes sortes de poisons dont il vantait l'excellence: mais l'Italie des derniers Médicis, l'Italie qui bientôt verra le sac de Rome, était fort malade, et ce médecin, qui l'aima d'un si grand amour, put bien lui proposer des remèdes inouïs, héroïques, très propres à la sauver ou à la tuer d'une façon foudroyante. Macaulay notait particulièrement l'effort de cet ambassadeur, homme de cabinet, de conversation diplomatique, pour donner une armée nationale à Florence. Il fallait en finir avec les mercenaires qui se battaient mal, étaient des étrangers, et coûtaient fort cher: l'historien se fit général, ingénieur, intendant: il étudia la stratégie, médita sur l'artillerie, sur la gymnastique, sur l'art de fortifier ou d'attaquer une place. Il mourut au milieu des ruines non de son œuvre, mais de ses espérances: mais il avait eu le pressentiment de l'avenir, et l'écrivain anglais annonçait éloquemment, dès l'année 1827, que le nom de Machiavel se relèverait avec éclat le jour où l'Italie connaîtrait la liberté si longtemps attendue, «quand un second Procida aura vengé Naples, quand un Rienzi plus heureux aura rétabli le Bon État de Rome, quand les rues de Florence et de Bologne auront résonné de nouveau de leur vieux cri de guerre: Popolo, Popolo, muoiano i tiranni!»—La critique allemande, à son tour, a pénétré les problèmes moraux qui se rattachent au nom de Machiavel. Gervinus, dans son Histoire de l'Historiographie florentine (Historische Schriften, Wien, 1871), a cherché, avec sagacité, dans les écrits du secrétaire d'État, la clef de son caractère. Le moment délicat de la vie de Machiavel est évidemment celui de sa disgrâce. Gervinus relève ses lettres suppliantes à Vettori. Le malheureux s'efforce de faire entendre aux Médicis son cri de détresse: pour ses enfants et pour lui-même, il tend la main, comme un mendiant. «Et cependant, écrit l'historien allemand, dans cette effroyable situation il était encore d'une si rigoureuse moralité, qu'invité à plusieurs reprises par Vettori de venir le rejoindre à Rome et de vivre sous son toit, il refusa toujours (p. 120).» Le mémoire à Léon X est pareillement signalé par Gervinus, comme il l'a été par M. Franck. «Je voudrais que tous ceux qui tiennent Machiavel pour un flatteur rampant pussent étudier à fond ce Discours (p. 144).» Cependant ce Discours même ne forcerait pas encore la conviction d'un esprit prévenu. Il prouve surtout que Machiavel était demeuré républicain après la chute de la République. Mais il avait été au pouvoir dans l'interrègne des Médicis, et, sous le faible Soderini, avait gouverné l'un des États les plus florissants de l'Europe. Il regrettait, dira-t-on, le régime qui lui avait donné l'honneur de sa vie. Et puis, il est plus facile de se convertir à la liberté que de trahir celle-ci pour passer au parti de l'absolutisme. Nous ne parlons pas sans doute des âmes médiocres qu'aucune apostasie n'embarrasse. Les Médicis étant exécrés par la bourgeoisie, Machiavel dut croire d'ailleurs que la restauration ne pouvait durer, à moins que le tempérament de la société florentine ne fût d'abord altéré par de grandes catastrophes. Ainsi tout concourait à le rendre fidèle à la constitution démocratique, les traditions de sa carrière politique, ses regrets de ministre tombé, tout son passé, et l'avenir que, du fond de sa misère, il attendait encore pour lui-même et pour sa patrie.