Nous voudrions faire valoir un document plus décisif, la correspondance échangée en 1513 et 1514 entre Machiavel et Vettori. Les critiques les plus favorables, M. Villari lui-même, dans son grand ouvrage sur Nicolas Machiavel et son temps (Florence, Lemonnier, 1877-1882), ne se sont point arrêtés à la partie politique de ces lettres. Elles nous semblent cependant essentielles pour déterminer la physionomie morale d'un personnage à l'égard duquel la postérité s'est montrée certainement trop sévère.

Il convient d'abord de rappeler l'une des plus funestes négociations de Machiavel, la plus grande et la pire action de toute sa vie, la part qu'il prit aux origines lointaines de la Ligue de Cambrai. Quel qu'ait été son crédit dans les conseils de Jules II, comme il y représentait Florence, l'ennemie acharnée de Venise, il est évidemment responsable, dans une assez large mesure, de la politique qui fut si désastreuse pour l'Italie et pour l'Église. Venise, tournée vers le dehors, vers l'Orient, plus libre que Milan, Rome, Florence et Naples, avait eu jusque-là une destinée particulière comme son génie. Gênes et Pise n'aimaient point en elle une rivale puissante dans la Méditerranée. Rome se défiait d'une cité d'esprit fort indépendant, très capable de s'entendre amicalement avec l'islamisme, et qui jamais, ni dans sa vie intime, ni dans ses beaux-arts, ne se laissa charmer par le mysticisme. Florence enfin détestait en elle un État dédaigneux de la démocratie, une puissance marchande, industrielle et financière qui gênait ses comptoirs et ses banques. On ne tenait pas compte du don éminent de Venise, qui pouvait être employé pour le bien de toute l'Italie, le grand art de la diplomatie, la science consommée de la politique extérieure. Or, c'était là le côté faible de Milan, de Florence et de Rome. Le gouvernement d'un Sforza, d'un Alexandre VI, d'un Léon X, d'un Savonarole, d'un Soderini ou d'un Médicis y était à la fois trop personnel et trop incertain, dépourvu de suite, dominé par les caprices du chef de l'État, par les intérêts de l'heure présente, par la fatalité du népotisme, les rivalités et les ambitions de familles. C'est à Rome surtout qu'éclata cette infirmité de la politique italienne. Au temps même de Machiavel, quatre papes, qui n'étaient point des hommes médiocres, par une diplomatie indécise et brouillonne, à force de nouer et de rompre des alliances contradictoires qui ramenaient sans cesse l'étranger au-delà des Alpes, poussèrent le Saint-Siège à la catastrophe très logique de 1527. Seule, dans ce grave désordre des affaires italiennes, Venise s'appuyait sur des traditions de gouvernement intérieur et de diplomatie assez fermes pour sauvegarder les intérêts non des chefs de l'État, mais de l'État lui-même. Elle connaissait à merveille les ressorts de la politique européenne. Les Rittratti de Machiavel sur les institutions et le caractère de la France et de l'Allemagne sont curieux à lire: mais ils témoignent en quelque sorte de notions nouvelles, et comme de la découverte d'un nouveau monde par Florence et son ambassadeur. Il y avait longtemps que la patrie de Marco Polo avait abordé des nations encore plus lointaines, et en avait pénétré le génie. Elle pouvait donc rendre les plus grands services à l'Italie chaque fois que la paix de celle-ci était de nouveau troublée par les prétentions ou les entreprises de l'étranger. Il suffit de relire Commines pour apprécier l'action décisive de Venise avant Fornoue. Mais l'Italie de la Renaissance ne s'embarrassait point d'un excès de gratitude, et Charles VIII avait à peine repassé les Alpes qu'elle songea à l'abaissement définitif de Venise.

L'heure sembla propice au moment de l'élection de Jules II qui, par sa famille, se rattachait à Gênes. Les Vénitiens, qui convoitaient alors Faënza et Rimini, sur les frontières pontificales, donnaient eux-mêmes un prétexte plausible aux accusations de leurs ennemis. Jules II hésita longtemps, et Machiavel fut quelques jours inquiet des incertitudes du vieux pontife. Il mena donc l'intrigue rapidement et de main de maître. Le Pape avait été élu le 1er novembre 1503. Le 6, Machiavel lui rend hommage, et visite les cardinaux influents. «Je leur dis qu'il s'agissait de la liberté de l'Église, non de la Toscane, que le Pape deviendrait un simple chapelain des Vénitiens s'ils accroissaient encore leur puissance, que c'était à eux à défendre le Saint-Siège dont ils pourraient devenir les héritiers.» Le cardinal Soderini, qui dînait souvent avec Jules II, aidait adroitement l'ambassadeur Florentin. Le 10 novembre, le pape disait à Soderini: «Si les Vénitiens veulent s'emparer des possessions dépendantes du Saint-Siège, je m'y opposerai de tout mon pouvoir, et j'armerai contre eux tous les princes de la chrétienté.» Le 11, il répète à Machiavel les mêmes menaces: celui-ci insinue que Florence est trop faible pour mettre à elle seule un frein à l'ambition de Venise. Le 12, Soderini effraie les cardinaux sur les dangers que court leur liberté personnelle. Le 20, Machiavel soumet à Jules II une dépêche pressante du gouvernement de Florence. «Il en a paru vivement affecté... L'insolence des Vénitiens l'obligeait à convoquer sur-le-champ tous les ambassadeurs étrangers[ [3]

Le 24, les affaires sont déjà assez avancées pour qu'il puisse écrire: «Tout respire ici la haine contre eux, aussi y a-t-il lieu d'espérer que, si l'occasion s'en présente, on leur fera éprouver plus d'une humiliation. Ils sont l'objet des plaintes de chacun.» Soderini ne négligeait point d'agir sur l'esprit du cardinal d'Amboise. Le projet d'une ligue se précisait, et l'ambassadeur florentin rapporte ces mots du pape: «Si les Vénitiens ne renoncent pas à leur entreprise, et ne lui restituent pas les places qu'ils lui ont enlevées, il se liguera avec le roi de France et l'Empereur, et ne s'occupera que de détruire une puissance dont tous les États désirent l'abaissement.» Le 26, Machiavel rassure la Seigneurie sur la sincérité des emportements de Jules II. «Il me témoigna la plus vive indignation contre les Vénitiens.» Le 1er décembre, le pape retombe dans ses incertitudes. Mais Soderini dîne avec lui, et le détermine. Le 16, Machiavel offre l'alliance de Florence pour rétablir les neveux à Forli et à Imola, c'est-à-dire pour commencer les approches contre les terres vénitiennes. Il finit ainsi sa dernière dépêche: Le pape tiendra bon, car «il ne manque point ici de gens bien disposés à traverser les Vénitiens et à dévoiler toutes leurs intrigues».

En moins de six semaines, l'ambassadeur florentin avait gagné Jules à la politique de la Ligue de Cambrai. Venise fut écrasée au moment même où Alde Manuce donnait Platon à la Renaissance. Puis les ultramontains déchirèrent l'Italie, où le souverain pontife les avait attirés. Quand il poussa son cri: Fuori i barbari! il était trop tard. Le Jules II morose du portrait de Raphaël contemple évidemment des ruines que ses successeurs ne relèveront pas.

Machiavel, qui rêva toute sa vie l'expulsion des Barbares, comprit la faute du pape et sa propre erreur. Une occasion singulière s'offrit à lui de proposer au Vatican une politique bien différente qui, appliquée avec suite, eût été, peut-être, le salut de l'Italie.

Dix années s'étaient écoulées. On était en mars 1513, aux premiers jours du pontificat de Léon X. Machiavel qui avait étourdiment conspiré contre les Médicis, sortait de prison, encore tout meurtri par la torture. Il écrivait le 18 à Vettori, ambassadeur de Florence auprès du Saint-Siège: «Il me semble que je vaux mieux que je ne l'aurais cru. Si nos nouveaux maîtres ne veulent point me laisser de côté, j'en ressentirai la plus vive satisfaction, et je crois que je me conduirai de manière à leur donner l'occasion de s'en applaudir. S'ils croient devoir me refuser cette faveur, je vivrai comme lorsque je vins au monde. Je suis né pauvre, et j'ai appris à souffrir bien plus qu'à jouir.» Il offrait donc timidement ses services aux Médicis. Or la cour de Rome eut tout aussitôt besoin de ses conseils. Il s'agissait pour le nouveau pape d'adopter une politique personnelle, favorable au Saint-Siège et à sa propre famille. Le duché de Milan, gouverné par le faible héritier de Ludovic le More, était toujours le point de mire de Louis XII et de Ferdinand le Catholique. Il fallait d'abord prendre parti pour l'un de ces deux princes. A ce moment, ils conclurent une trève d'une année, pour la frontière seule des Pyrénées, réservant les champs de bataille de l'Italie. Grand embarras au Vatican. Le roi d'Espagne était-il donc un politique médiocre? Quelle intrigue se tramait? Le 9 avril, Vettori écrit à Machiavel. L'Espagne, dit-il, l'Empire et la France s'entendent-ils pour partager notre malheureuse Italie? Ce n'est pas encore au diplomate, c'est à l'ami qu'il s'adresse. Il passe rapidement sur cette affaire, et finit par une page de condoléance sur la situation de l'ancien secrétaire d'État. Celui-ci répond le 16 avril. De politique, pas un mot: il tend doucement l'hameçon, attendant qu'on y morde franchement. Il se peint fort ennuyé, très misérable. Peut-être serait-il opportun pour lui de passer au pape plutôt qu'à Julien: «J'ai l'intime conviction que, que si Sa Sainteté commence une fois à se servir de moi, outre le bien que j'y trouverai, je pourrai faire honneur et me rendre utile à tous ceux qui ont de l'amitié pour moi.» Aussi, le 21 avril, Vettori est-il plus explicite. A la trève des deux rois, il ajoute une donnée nouvelle du problème, le traité conclu entre Venise et la France, Venise devant recevoir Brescia, Crême, Bergame et Mantoue. Ceci dit, commence une consultation en forme qui durera plusieurs mois. Vettori retourne la question sur toutes ses faces. Venise a tout à gagner. Si Louis XII lui tient parole, il est possible «qu'elle parvienne à recouvrer, outre les États qu'elle a perdus, son honneur et sa réputation.» Le roi d'Espagne joue un jeu périlleux. Par la trève sur les Pyrénées, il rend au roi de France sa liberté d'action en Italie. Le Milanais reconquis, Louis XII ne convoitera-t-il pas le royaume de Naples et même la Castille? Ferdinand, d'autre part, peut, lui aussi, reporter en Lombardie toutes ses forces: le duc de Milan, les Suisses et le pape se joindront à lui, «de sorte que les Français ne recueilleront que la honte de cette entreprise.» Faux calcul, se réplique à lui-même Vettori. L'armée espagnole ne peut tenir tête aux Français renforcés d'un corps d'Allemands. Les populations du Milanais, qui ont en haine les Espagnols et les Suisses, se jetteront dans les bras des Français. «Il y a, conclut l'ambassadeur, quelque chose sous jeu que nous ne savons pas...» Qu'en pense donc Machiavel?

Jusqu'ici Vettori n'a parlé qu'en son propre nom. Mais son correspondant a compris que c'est Léon X lui-même qui l'interroge. Florence, en effet, n'avait aucun intérêt direct en cette affaire. Un pape Médicis pouvait même instituer une politique fausse sans que la Toscane fût réellement compromise. La suite de la correspondance nous montrera encore plus clairement le Souverain Pontife derrière l'envoyé Florentin.

La réponse à la lettre du 21 avril n'est point datée. Machiavel devine que le Vatican, qui s'inquiète si fort d'une faute apparente de l'Espagne, penche pour le roi catholique. Il va donc pénétrer la politique de Ferdinand, et en découvrir les rapports avec la politique générale de l'Europe. Il sait qu'il contrariera les vues de Léon X, il s'excuse donc d'abord de son radotage. Depuis qu'il n'est plus aux affaires, il s'est, dit-il, terriblement rouillé. Non, poursuit-il, le roi d'Espagne n'est pas un prince habile: il est plutôt rusé et heureux. Cette trève, si elle a été conclue sous Jules II, lui a été imposée par la force des choses. Abandonné par le pape, mal secondé par Henri VIII, avec une armée et des finances en ruines, il se trouvait en face d'une France grandissante, fortifiée par l'alliance de Venise. Mais s'il avait étendu la trève au Milanais même, et conclu une paix complète, ses confédérés, l'empereur et le pape n'y eussent point consenti. L'Europe et les princes italiens se seraient émus. Par la trève partielle, il inquiète ses alliés. Il brouille de nouveau les affaires de l'Italie, et jette la Péninsule à ses ennemis, comme un os à ronger. Il pense enfin que le Saint-Siège, l'Empire et les Suisses sont jaloux de la grandeur de la France et de la renaissance de Venise. Il oblige le pape, effrayé des prétentions françaises, à s'attacher aveuglément à l'Espagne. Il a donné l'éveil à toute la chrétienté contre la France et contre Venise. Même politique d'ailleurs, si l'on suppose la trève conclue sous Léon X qui, plus résolu que Jules II vieillissant, joue pour son propre compte, et qu'il importe de ramener au respect de l'Espagne. Ici Machiavel s'arrête, il a prouvé à Vettori qu'il s'agit non seulement de prendre une attitude en face d'un acte diplomatique isolé et équivoque, mais d'organiser un plan de conduite, et de commencer une tradition politique capable de soutenir tout un pontificat.

Cette fois Vettori ne répondit pas. Machiavel n'était pas entré dans les vues du pape, et celui-ci recherchait moins ses conseils. Le 20 juin, l'historien renoue lui-même la consultation: «Je me suis mis à la place du Saint-Père, et j'ai examiné tout ce que j'aurais à craindre, et les expédients que je pourrais employer.» Il se méfierait donc de l'Espagne, des Suisses et de toute autre puissance prépondérante en Italie, la France exceptée, si le Saint-Siège consentait au retour de Louis XII en Lombardie. Il juge que l'Espagne redoute le pape soutenu par les Suisses, et prévoit que les nécessités du népotisme pourront compromettre la possession du royaume de Naples. C'est pourquoi elle s'accommode avec les Français et leur abandonnera le Milanais, afin de placer l'étranger, comme une barrière, entre Léon X et les Suisses ses alliés. Il faut donc traverser cet arrangement, le retourner en faveur du Saint-Siège et le diriger. Le secrétaire d'État propose alors une alliance latine entre Rome, la France, l'Espagne et Venise, laissant en dehors les Suisses, l'Empereur et l'Angleterre. Pour prix de leur concours, il attribue aux Vénitiens Vérone, Vicence, Padoue et Trévise, la Lombardie aux Français, à l'Espagne, il garantit le Napolitain: «Il n'y aurait, dit-il, de blessé par cet arrangement qu'un duc postiche, les Suisses et l'Empereur, qui seraient tous laissés sur les bras de la France, de sorte que, pour se défendre de leurs attaques, elle serait obligée d'avoir sans cesse la cuirasse sur le dos»; mais cette cuirasse protégerait en même temps le Souverain-Pontife. De plus, la crainte commune de l'Allemagne semble à Machiavel le lien durable de cette quadruple alliance. Sa conclusion est qu'aucune autre politique n'offre de sécurité.