Les autres formulaient aussi des phrases irrévérencieuses que méprisait mon silence. Même je m'efforçais de les calmer quand ils allaient trop loin. Le pauvre laboureux, placé entre l'enclume et le marteau, doit savoir être diplomate à l'occasion!
Se démener sans trêve de l'aube au soir, se hâter de finir un travail pour en recommencer bien vite un autre qui est en retard, dormir cinq ou six heures seulement d'un sommeil léger coupé d'inquiétudes, c'est un régime qui n'engraisse pas, mais d'où l'ennui est banni. Ce régime était le mien six mois chaque année. Car, après la rentrée des récoltes, venaient les fumures, les labours, les semailles qui sont temps de presse aussi—et, jusqu'aux environs de la Saint-Martin, je continuais à me lever dès quatre heures.
Les labours étaient particulièrement durs en raison de la situation du domaine sur la partie montante du vallon; dans nos champs en côte l'argile rouge dominait, mêlé de pierres. Nos pauvres bœufs se levaient bien à regret quand nous les allions quérir dans le Grand Pré, leur pâture habituelle en septembre. Nous les trouvions presque toujours couchés sous le même vieux chêne à la ramure étendue,—masses blanches dans la grisaille de la petite aurore,—et il fallait leur donner de grands coups d'aiguillon pour les mettre en mouvement.
—Allez, allez, rossards!
Ça les peinait beaucoup… Le pâturage possédait une bonne source, l'ombre des bouchures était épaisse et fraîche—et l'herbe si tendre! Il m'en coûtait de les priver de ce paradis pour les coupler sous le joug, les obliger à tirer, à plein effort, la charrue dans les guérets montueux. J'éprouvais parfois le besoin de m'en excuser:
—C'est embêtant bien sûr, mais puisqu'il le faut… Moi aussi, mes vieux, je préférerais me reposer et pourtant je travaille. Allez-y donc de bon cœur!
Ils avaient, comme leur maître, du bon temps pendant les mois d'hiver. Novembre venu, je ne me levais qu'à cinq heures; je me couchais à huit.
Mais les inquiétudes, pour un chef de ferme, sont de toutes les saisons. A cette époque, la question du fourrage me préoccupait surtout. Il convenait de le ménager, le fourrage, sans réduire trop la ration des bêtes à l'engrais, des vaches fraîches vêlières, des génisses à vendre au printemps, des bœufs de travail… Je me chargeais seul de la distribution à toutes les bêtes et toisais souvent mon fenil, prenant des points de repère, sacrifiant telle partie jusqu'à telle fin de mois. Les mauvaises années, il me fallait mêler à la ration quotidienne une bonne dose de paille, et encore je tremblais tout l'hiver, voyant comme ça diminuait vite, de la crainte d'être à la misère en fin de saison… C'est que, quand il faut acheter, pendant un mois seulement, du fourrage pour nourrir le cheptel, le bénéfice de l'année est bien compromis!