Les jours de sortie, je m'abstenais le plus possible d'aller à l'auberge, sachant qu'on court grand risque de se mettre en retard lorsqu'on est pris à causer avec les autres. Et les souvenirs souvent évoqués des faiblesses de mon père, de cette rixe de Saint-Menoux qui m'avait valu un procès, me donnaient de la débauche une crainte salutaire.

Ma seule passion était la prise. Il me fallait déjà, lors de notre installation à la Creuserie, pour cinq sous de tabac par semaine et j'en vins progressivement à monter jusqu'à dix sous. En labourant, quand j'arrivais au bout d'une raie, le temps d'examiner le sillon nouveau afin d'en voir les courbes, machinalement, je tirais ma tabatière;—en fauchant, après chaque andain, crac, une prise;—en sarclant, quand je m'arrêtais un instant pour souffler, ma main se glissait à la recherche de la «queue-de-rat», sans même que ma volonté y fût pour quelque chose. Longs et tristes jours que ceux où la provision s'épuisait! Il me prenait des envies de chercher chicane à tout le monde; je ne trouvais pas une bonne place…

Mais la satisfaction intime liée à mon œuvre était à coup sûr le meilleur de mes plaisirs, et le plus sain. Contempler les prés reverdissants; suivre passionnément dans toutes ses phases la croissance des céréales, des pommes de terre; juger que les cochons profitaient, que les moutons prenaient de l'embonpoint, que les vaches avaient de bons veaux; voir les génisses se développer normalement, devenir belles; conserver les bœufs en bon état en dépit de leurs fatigues, les tenir bien propres, bien tondus, la queue peignée, de façon à être fier d'eux quand j'allais, en compagnie des autres métayers, faire des charrois pour le château; engraisser convenablement ceux que je voulais vendre: mon bonheur était là! Il ne faut pas croire que je visais uniquement le résultat pratique, le bénéfice légitime qui m'en devait revenir: non! Il y avait dans l'affaire une part d'orgueil désintéressé.

Quand ceux de Baluftière, de Praulière ou du Plat-Mizot venaient veiller chez nous, la visite aux étables s'imposait et je jouissais de me sentir jalousé à cause du bon état de mon cheptel.

De même aux foires, si des étrangers, remarquant mes bêtes parmi celles des six domaines, m'en faisaient compliment. Je répondais aux éloges avec une fausse modestie, de façon à me faire valoir davantage:

—Ce n'est pas qu'ils ont eu trop de repos, mes pauvres bœufs; jusqu'à la fin des semailles ils ont travaillé! Quant aux dépenses, il est difficile d'en faire moins: deux sacs de farine d'orge et trois cents livres de tourteaux.

—Allons, allons, vous ne les avez pas amenés ainsi avec rien! faisaient les autres, incrédules. De fait, souvent, je mentais un peu…


Ainsi s'affirma dans la contrée ma réputation de bon bouvier. On m'avait rapporté ce propos de M. Parent, dans une auberge de Franchesse, en présence de deux ou trois gros bonnets:

—Le meilleur de mes laboureux, c'est Tiennon, de la Creuserie; il fait bien valoir et, pour les bêtes, c'est un soigneur comme il y en a peu…