Quelques-uns des progrès du siècle arrivaient jusqu'à nous, malgré que, chacun dans leur sphère d'action, M. Gorlier, M. Parent, ma femme, fissent tout leur possible pour se mettre en travers.
Les écoles commençaient à se peupler. Les commerçants du bourg, les plus huppés des campagnards y envoyaient leurs enfants; il y avait aussi quelques places gratuites pour les pauvres, dont bénéficiaient surtout les petits des métayers du maire.
J'aurais bien voulu que mon Jean sût lire et écrire pour être à même ensuite de tenir nos comptes. M. Gorlier étant conseiller municipal et ami du maire, je me crus autorisé à lui dire, un jour qu'il félicitait le petit Jean sur sa bonne mine:
—Monsieur Frédéric, il lui faudrait à présent quelques années d'école.
Il tira coup sur coup trois bouffées de sa grande pipe en écume de mer et répondit:
—L'école! l'école!… Et pourquoi faire, sacre-bleu? Tu n'y es pas allé, toi, à l'école; ça ne t'empêche pas de manger du pain! Mets donc ton gamin de bonne heure au travail; il s'en portera mieux et toi aussi.
—Pourtant, Monsieur Frédéric, ça lui rendrait service de savoir un peu lire, écrire et compter. Pour qu'il soit moins bête que moi, je tâcherais de me priver de lui encore quelques années, au moins pendant l'hiver…
—Dis-moi un peu ce que tu aurais de plus si tu savais lire, écrire et compter? L'instruction, c'est bon pour ceux qui ont du temps à perdre. Mais toi tu passes bien tes journées sans lire, n'est-ce pas? Tes enfants feront de même, voilà tout… D'ailleurs, une année d'école coûte au moins vingt-cinq francs. Si tu envoies ton aîné en classe, tu ne pourras guère te dispenser d'y envoyer les autres; il t'en faudra de l'argent!
—Monsieur Frédéric, vous pourriez peut-être m'obtenir une place gratuite…
—Une place gratuite! Le nombre en est très limité des places gratuites; il y a toujours dix demandes pour chacune. N'y compte pas, Chose, n'y compte pas… Et je te répète qu'il vaut mieux mettre ton gas à garder les cochons que de l'envoyer à l'école.