Quelle joie presque enfantine à l'heure où, mon pansement défait, je pus me lever, circuler. Ma jambe demeurait encore faible, mais je n'étais pas du tout boiteux. De jour en jour, m'aidant d'une grosse canne de chêne, je m'éloignai davantage de la maison et fus heureux, visitant nos champs, de constater que les récoltes semblaient belles. Je pensais:

—Mon accident nous a coûté cher; mais, grâce à Dieu, l'année s'annonce bonne; nous pourrons tout de même sortir avec honneur de cette mauvaise passe.

Hélas! je comptais sans la grêle qui, le 21 juin, nous vint ravager de façon atroce! On eut au plein de ce jour d'été une soudaine impression de nuit, tellement le ciel devint noir, livide. Les éclairs sans fin zébraient tous les points de l'horizon, et, après chaque zig-zag de feu, tonnait la foudre en crescendo.

Et les grêlons de tomber, gros comme des œufs de perdrix, puis comme des œufs de poule, défonçant les toitures et cassant les vitres. Puis la mitraille dégénéra en averse; notre maison fut inondée. Par toutes les grandes pluies il entrait de l'eau sous la porte. Mais cette fois elle dégoulinait du grenier par les interstices des planches; elle tombait sur les ciels de lit, sur la table et sur l'armoire; elle ruisselait entre les cailloux pointus de la cuisine, et, dans la chambre, les trous du sol étaient autant de petites mares. Les femmes interrompirent leurs lamentations pour mettre des draps sur les meubles—bien tard!

Quelle triste promenade, quand on put s'aventurer dehors! Autour des bâtiments, les débris de vieilles tuiles moussues s'amoncelaient au long des murs. Du côté de l'ouest surtout, de grandes brèches dans la toiture laissaient voir les lattes grises du faîtage dont beaucoup même étaient brisées. La campagne apparaissait meurtrie sous l'effeuillement prématuré des haies et des arbres. Les pétales d'églantine, les grappes d'acacia s'amalgamaient sur le sol parmi les brindilles, feuilles et menues branches. On trouvait en grand nombre des petits cadavres d'oiseaux aux plumes hérissées. Les céréales n'avaient plus d'épis; leurs tiges plus ou moins brisées s'inclinaient en des attitudes de souffrance. Les foins englués de boue, aplatis comme avec des maillets, étendaient sur les prés, comme un emplâtre sale, leur uniforme masse vaseuse. Les trèfles, les pommes de terre montraient l'envers de leurs feuilles criblées. Les légumes du jardin n'existaient plus…

Le vallon entier avait pareillement souffert.

Il n'y eut guère que les ouvriers du bâtiment pour bénéficier de cette catastrophe. Demandés partout en même temps, maçons et couvreurs, pendant de longs mois, ne surent où donner de la tête. Les tuileries épuisèrent d'un coup leurs réserves. Et la fabrication courante n'étant pas en mesure de répondre à ces besoins anormaux, plus d'un propriétaire dut avoir recours à l'ardoise. C'est ainsi que l'on voit encore, par-ci par-là, des toitures dont un côté est de tuiles et l'autre côté d'ardoises; les vieux comme moi savent tous que ce sont là des souvenirs de la grande grêle de 61.

Pour recueillir les débris informes et sans valeur presque qui tenaient lieu de récoltes, il fallut bien plus de temps qu'à l'ordinaire. Le foin, souillé et poussiéreux, rendit les bêtes malades. Le peu de grain qu'on put tirer des céréales fut inutilisable autrement que pour faire de la mauvaise farine à cochons.

Il fallut acheter du grain pour semer, du grain pour vivre, du fourrage et de la paille. Mes quatre sous d'économie sautèrent cette année-là; je fus même obligé de quémander une avance d'argent au régisseur pour payer mes domestiques.

XXXIII