En raison du préjudice que lui causait la catastrophe, M. Gorlier passa tout l'automne et une partie de l'hiver à Franchesse. Il était d'une humeur impossible, sacrait à tout propos, et ne prenait même plus la peine de teindre sa barbe, dont les poils clairsemés étalaient leur blanc sale sur le cramoisi du visage.

Il partit néanmoins courant janvier vers les pays de soleil. Et il y mourut subitement d'une attaque d'apoplexie quinze jours après… On prétendit que Mlle Julie s'était appropriée le magot du défunt. En tout cas, craignant sans doute de se rencontrer avec les héritiers, elle ne revint jamais plus.


La propriété échut à un neveu,—un certain M. Lavallée, officier d'infanterie dans une ville du Nord qui, à la suite de cette aubaine, donna sa démission pour venir au cours de l'été s'installer à la Buffère avec sa famille.

Le dimanche qui suivit son arrivée, il nous convoqua au château, le régisseur et tous les métayers. Du château, je ne connaissais encore que la cuisine. Mais on nous fit entrer, ce jour-là, dans une belle pièce si bien cirée qu'on avait peine à se tenir debout. Le père Moulin, du Plat-Mizot, fut près de s'étaler. Cela nous mit en joie,—seulement nous n'osions éclater, de peur d'être inconvenants… Nous nous tenions debout et silencieux, lorgnant toutes les choses étonnantes réunies dans ce salon. Il y avait des fauteuils et canapés garnis d'une étoffe crème à fleurs bleues, avec franges. Le tapis recouvrant une petite table, devant la cheminée, s'appareillait aux fauteuils et je vis, après un moment, que le papier des murs portait aussi des fleurs bleues semblables. Sur la cheminée en marbre rose une belle pendule jaune sous globe et des flambeaux à six branches garnis de bougies roses se répétaient, se prolongeaient à l'infini dans une grande glace à l'encadrement voilé de gaze. De chaque côté, en des jardinières s'adaptant à de délicats guéridons, des plantes aux larges feuilles vertes, semblables à celles qui croissaient aux abords de la source de mon Grand Pré. Dans l'un des angles, sur une étagère en joli bois découpé, s'accumulaient des bibelots de toutes sortes: statuettes, petits vases et photographies. L'unique meuble, en plus de la table, était une sorte de gros coffre en bois rouge tirant sur le noir dont je ne devinais pas l'usage:—un piano, me dit tout bas M. Parent. Cette belle pièce ne contenait, en somme, que de belles choses inutiles; aucun objet qui réponde à un besoin réel. Je songeai à notre cuisine noire au béton dégradé, à notre chambre avec ses moisissures et ses trous, me demandant s'il était juste que les uns soient si bien et les autres si mal!

Parut enfin M. Lavallée, quadragénaire plutôt petit, blond, mince et très remuant. Il nous fit asseoir sur les beaux fauteuils à fleurs bleues, prenant la peine de les aligner lui-même, face à la porte-fenêtre qui ouvrait sur le parc. M. Parent et Primaud, le mangeux de lard, se partagèrent un canapé. Le propriétaire s'assit en face de nous, et après un temps d'observation, nous posa différentes questions sur nos familles, nos terres, notre manière d'exploiter. Il se dit déterminé à faire de la bonne culture, ajoutant qu'il comptait sur nous tous pour entrer dans ses vues.

—Il faut que, dans quelques années, nous puissions briller dans les concours! fit-il en terminant.

M. Parent, très ému, agitant sa grosse tête et roulant ses gros yeux, approuvait en bredouillant.

Le maître dut juger qu'il n'était pas homme à révolutionner la culture, car il lui donna congé quelques jours après.