—Eh bien, êtes-vous content de votre nouveau régisseur, Bertin?

—Monsieur, il aime trop les affaires; il ne fait que vendre et acheter, ça ne peut pas gagner.

—Si, vous verrez. Il renouvelle vos cheptels avec compétence. D'ici deux ou trois ans, vous tiendrez les concours et vous aurez des prix.

Dans le temps que le propriétaire resta à la Buffère, M. Sébert se borna à nous faire vendre les bêtes qui présentaient quelques défectuosités. Mais après son départ recommença l'histoire de l'année précédente. Il fallut de nouveau tout changer…

Au printemps suivant, devant l'unanimité de nos plaintes, le bourgeois comprit enfin que son régisseur l'avait roulé—qui, de par les stipulations de leur contrat, devait toucher cinq pour cent sur les ventes et autant sur les achats, en plus de son traitement fixe. Cette clause expliquait son intérêt à vendre et acheter sans relâche. M. Lavallée voulut lui donner congé tout aussitôt; mais le sous-seing portant engagement pour six années, il demanda une indemnité de trente mille francs, pour transiger ensuite à vingt mille. Le malin avait certainement économisé au cours de ses deux années de gérance une somme au moins égale, sinon supérieure…

Il s'en fut en Algérie, devint là-bas un gros propriétaire sans doute très respecté,—comme doit l'être en tous pays le possesseur d'une fortune honnêtement acquise!

Cette expérience coûteuse eut l'avantage de dégoûter le maître de ses projets de culture savante. Ça ne lui disait plus rien de devenir le Monsieur qui a des prix dans les concours. Nous lui certifiâmes d'ailleurs que les récompenses n'allaient pas toujours aux vrais méritants et que, pour les lauréats même, le résultat se soldait en tracas et en perte… Dès lors, M. Lavallée n'eut en vue que de tirer de ses biens le plus d'argent possible. Il en garda personnellement la direction et s'attacha, au titre de simple garde particulier chargé des comptes, un jeune homme de Franchesse, nommé Roubaud, qui savait lire et écrire. Nous eûmes, nous les métayers, une liberté plus grande, et les choses n'en allèrent que mieux.

XXXIV

Les deux enfants du maître, Ludovic et Mathilde, venaient souvent chez nous avec leur père, ou bien avec quelqu'un des domestiques. Ludovic était de l'âge de notre Charles; la petite avait trois ans de moins. Or, je fus étonné d'entendre un jour la cuisinière, et un autre jour le cocher employer vis-à-vis ces gamins les termes «Monsieur» et «Mademoiselle». Je m'informai auprès du cocher qui m'assura ne pouvoir se dispenser de leur parler ainsi—ajoutant au surplus qu'il en allait de même à l'égard de tous les petits bourgeois, fussent-ils encore au berceau. Je racontai cela chez nous, disant qu'on devrait s'en souvenir le cas échéant. Un bel éclat de rire accueillit la nouvelle:

—A ces deux crapauds-là «Monsieur» et «Mademoiselle» c'est trop fort! fit la servante.