J'allai donc le lendemain les relancer l'un après l'autre et leur exposer ce que je croyais être notre commun devoir au sujet de notre mère. Le cadet prit l'engagement de payer son pain. Mon parrain promit de l'entretenir de légumes et d'envoyer sa plus jeune fille pour avoir soin d'elle quand son rhumatisme la tiendrait alitée.
Je rentrai à la Creuserie le troisième jour—content de moi. Grâce à mon initiative la brave femme ne manqua pas du nécessaire au cours des trois années qui lui restaient à vivre. Et j'eus, de ce fait, la conscience plus tranquille…
XXXVI
Nos enfants devenaient forts. Jean, l'aîné, avait du goût et du courage au travail; il labourait bien et commençait à me suppléer pour les pansages. Assez dépensier, par exemple! Rentrant souvent tard le dimanche de Bourbon ou de Franchesse,—après avoir fait un bon repas d'auberge. Ah! les rares pièces de quarante sous que me donnait mon père dans ma jeunesse ne l'auraient pas mené loin, lui, et il n'envisageait guère l'idée de s'en contenter! Différence de temps; les affaires allaient mieux; les gages des domestiques avaient doublé, triplé; l'argent circulait davantage. On s'habillait avec plus de recherche. Mais était-ce raisonnable de délaisser les simples amusements d'autrefois: vijons, veillées, jeux avec des gages? L'auberge en venait à être le cadre obligé de tous les plaisirs.
Notre Jean, passionné pour le billard, dansait peu et restait timide avec les filles. Nous avions à ce moment une servante déjà vieillotte et point jolie,—figure hommasse, large bouche et dents cariées,—qui s'appelait Amélie, nous disions «la Mélie». J'avais cru m'apercevoir que cette Mélie, en dépit de son âge et de son physique désagréable, faisait au garçon des yeux en coulisse, des yeux d'amoureuse. Cependant je ne le croyais pas assez bête pour répondre à ces avances.
Un soir d'hiver, au cours de la veillée, ils allèrent ensemble préparer la pâtée des cochons dans le hangar-buanderie adossé au pignon de la grange. Après un moment, je voulus savoir s'ils ne profitaient pas de ce tête-à-tête pour faire quelque bêtise. Étant sorti sans faire crier la porte, je traversai la cour et m'avançai tout doucement au long de la grange jusqu'auprès du mur de branchage qui clôturait la cabane. La lanterne éclairait faiblement l'intérieur, tout plein de la buée chaude qui se dégageait des pommes de terre. Quand elles furent écrasées, je pus voir cependant mon imbécile de gas s'approcher de la servante, et frotter son museau contre le sien. Ça ne dura qu'un instant: ils se lâchèrent pour continuer la séance. Il alla quérir de l'eau à la mare pendant qu'elle versait sur l'amas pâteux des pommes de terre une grande vanette ou paillasse de son et de farine; elle se mit ensuite à démêler le tout avec l'eau qu'il apporta. Ceci terminé ils s'étreignirent à nouveau, se suçotèrent les lèvres encore un peu… Ça n'alla pas plus loin.
Quand je les vis décrocher la lanterne je m'esquivai rapidement, de façon à être rentré avant eux.
Le lendemain, au lever, je ne pus me tenir d'attraper le Jean dans la grange et de lui passer une morale en règle.
—Une vieille comme ça, et laide comme elle est, tu devrais avoir honte!… Ailleurs, fais ce que tu voudras, mais à la maison, tiens-toi tranquille!