Un peu plus tard, en donnant aux cochons, je menaçai la Mélie, toute confuse, de la ficher à la porte sans explication, si jamais je m'apercevais d'autre chose.

La leçon dut être profitable, car je ne les vis plus recommencer leurs micmacs.


Charles, au physique, me ressemblait, mais il tenait plutôt de sa mère comme caractère. Un peu en dessous, comme on dit, ayant toujours l'air d'avoir à se plaindre de son sort, de nous vouloir du mal à tous… A l'aller et au retour du travail, il demeurait en arrière sous un prétexte quelconque pour ne pas se mêler au groupe commun. De même le dimanche, pour partir à la messe. Et quand il nous arrivait, l'hiver, d'aller passer la veillée à Baluftière, à Praulière ou au Plat-Mizot, lui restait le plus souvent à la maison, quitte à s'absenter seul le lendemain. Il semblait heureux d'agir au rebours des autres. Et pas obligeant pour deux sous! N'étant pas bouvier, il ne voulait en aucune circonstance s'occuper du pansage. On le voyait souventes fois disparaître juste à l'heure de donner aux bêtes, malgré qu'il sût bien son frère parti et que j'étais seul pour tout faire. Cependant le «mâtin», si mal plaisant chez nous, se montrait volontiers causeur aimable avec les voisins.

Peut-être ses embêtements d'enfance avec les petits bourgeois avaient-ils contribué à lui aigrir le caractère? Peut-être aussi éprouvait-il un semblant de jalousie de la manière de suprématie qu'assurait au Jean son rôle de bouvier? Car rien ne l'autorisait à nous taxer d'injustice. Dès qu'il eut seize ans, je lui remis autant d'argent qu'à l'aîné pour ses menus plaisirs. Et Victoire leur achetait toujours en même temps des effets pareils.


Clémentine, la cadette, se montrait d'autant plus aimable que l'on était plus disposé à satisfaire ses caprices. Comme toutes les jeunes filles, elle avait la manie de vouloir aller belle. Aucune idée à cette époque du luxe d'à présent bien entendu, mais on s'éloignait déjà beaucoup de la simplicité de ma jeunesse. C'était le règne des bonnets à dentelle assez coûteux d'achat et d'entretien. Et les robes commençaient à se compliquer. Voilà-t-il pas que les couturières de Bourbon, qui se tenaient au courant des modes, imaginèrent de faire adopter à leurs clientes les robes à crinoline qui vous les faisaient grosses comme des tonneaux!

Les filles de la ville en furent bientôt toutes munies, et celles de la campagne de suivre le mouvement! Clémentine insistait pour en avoir une; mais j'opposai comme sa mère un veto énergique.

—Ah, non par exemple! Je ne veux pas te voir habillée comme une comédienne[6]! En voilà une idée de se rentrer dans un cercle!

[6] Se dit communément dans le sens de bohémienne.