En vain tentais-je de ridiculiser cette crinoline qui lui tenait au cœur: cent fois elle en reparla et, devant la persistance de notre refus, elle fit la moue pendant plusieurs semaines.

Nous lui permettions de fréquenter quelque peu les bals de la journée, mais non de traîner la nuit aux fêtes,—même en compagnie de ses frères ou de la servante. Victoire ayant eu la faiblesse cependant de l'accompagner deux ou trois fois, le soir, la petite s'autorisait de ces précédents:—lorsqu'il y avait quelque bal en perspective c'était, quinze jours à l'avance, le même refrain:

—Dis, maman, nous irons… Je t'en prie, ma petite mère!

—Tu m'embêtes, va! Nous verrons quand ce sera le jour.

Le jour venu, neuf fois sur dix la maman n'était pas disposée—et l'enfant, frémissante et colère, refoulait ses larmes à grand'peine. Le lendemain, d'une humeur impossible, elle faisait sa besogne en rechignant, sans souffler mot. J'ai souvenance d'une fournée de pain gâchée à la suite d'une veillée dansante au Plat-Mizot où sa mère n'avait pu la conduire en raison d'une crise de névralgie. Elle se défendit de l'avoir fait exprès, mais la nervosité bougonne y fut certainement pour quelque chose.

Assez souvent, d'ailleurs, nous avions le contraste d'une Clémentine laborieuse, aimante et douce. Ayant fait un temps d'apprentissage chez une couturière de Franchesse, elle était habile de ses mains, confectionnait et repassait nos chemises et nos blouses. Avec cela, empressée à boucler nos cravates quand nous allions en route, à nous panser, à nous envelopper les doigts quand nous nous faisions des écorchures ou des coupures,—et quand, à la taille des bouchures nous prenions des épines, à nous les enlever avec une épingle. Quelqu'un venait-il à tousser, elle était toujours la première à faire de la tisane, une infusion de tilleul, de guimauve ou de feuilles de ronce. Elle en usait fréquemment pour son compte aussi, n'étant pas d'un tempérament robuste. Quand il nous fallait l'amener dans les champs, l'été, bien qu'on s'efforçât à lui éviter les postes trop durs, elle devenait maigre que c'en était pitié.

A cause de sa faiblesse et de ses petites attentions des bons jours nous lui pardonnions tout.

XXXVII

Vint 70, la grande guerre, encore une de ces années qu'on n'oublie pas…

La moisson s'était faite de bonne heure; nous étions en train de rentrer nos dernières gerbes quand, vers dix heures du matin, le 20 juillet, M. Lavallée vint nous annoncer que le gouvernement de Badinguet avait déclaré la guerre à la Prusse. Et il me prit à part pour me dire que notre aîné serait appelé sans doute avant peu.