On s'arrêta—et les femmes, à tour de rôle, d'étreindre le partant avec des larmes, avec des cris.

—Oh! mon garçon, mon pauvre garçon, ils vont donc t'emmener, les scélérats! Je ne te reverrai plus, plus jamais…

—Jean, mon bon frère, tu nous donneras de tes nouvelles. Ah! pourquoi faut-il que nous ne sachions pas écrire! Surtout ne te fais pas tuer, dis, mon Jean!…

Lui, amolli tout à fait, pleurait à chaudes larmes aussi; et j'étais prêt d'en faire autant. Repoussant Victoire et Clémentine j'embrassai le conscrit à mon tour.

—Allons, mon gas, il te faut nous quitter! Espérons que ça ne sera pas pour longtemps…

Et je lui remis le petit ballot. Alors, brusquement, après un dernier adieu de la main, il partit à grands pas sans retourner la tête. Cependant que j'entraînais les femmes qui avaient des velléités de le vouloir suivre.

—Pauvre petit, je ne le verrai plus! je ne le verrai plus! répétait Victoire obstinée.

Elle fut trois jours sans presque rien manger; je craignais de la voir tomber malade. Pourtant, peu à peu, dans le train ordinaire des choses, son grand chagrin se mua en tristesse latente. Et Clémentine bientôt se reprit à sourire.


On se remit donc au travail comme si de rien n'était: on leva les avoines; les machines à battre sifflèrent et grincèrent; on commença les fumures, les labours. Il y eut pourtant un renouveau de chagrin au sujet de Jean lorsqu'il nous apprit qu'on l'envoyait en Algérie, «de l'autre côté du grand ruisseau». Plus que jamais sa mère le crut perdu. Mais une autre lettre nous rassura un peu, dans laquelle il disait avoir fait une bonne traversée, et que ses camarades étaient tous des gens de par ici.