Juillet et ses jours de langueur chaude. Douceur des bonnes siestes sur les canapés moelleux des salons clos… Joie de l'ombre fraîche dans les parcs touffus, dans les prés où pointent les regains.—En grande hâte, achevons les foins, les céréales blondissent… Vite, coupons le seigle et le dépiquons: sa paille est nécessaire pour lier le blé qui nous appelle… Hardi! au froment! Abattons à grands coups les tiges sèches! Serrons les javelles brûlantes, piquantes de chardons ou d'arêtes-bœufs, dressons en moyettes, puis en meules les gerbes lourdes…

Août non moins brûlant, saison des vacances, saison du repos.—Les avoines sont terminées ou vont l'être. Voici les batteuses en action. On s'entr'aide entre voisins. C'est huit domaines que nous avons à battre. Lorsqu'on revient tout crasseux de poussière, la tête bourdonnante et le corps brisé, vite à l'œuvre interrompue! Attaquons la grosse pelote de fumier; découpons-la en petits cubes égaux que nous alignerons symétriquement sur les voitures, pour le transport aux champs durant que les chemins sont secs.

Septembre: les vacances encore, les promenades, les bonnes parties de chasse.—Tous nos guérets à mettre à planches, nos pommes de terre à arracher, la grande «tourmente» toujours…

Octobre et ses brumes: les jours raccourcissent, allongez-les… Une heure le matin, une heure le soir, c'est autant de gagné. Activons les semailles. Profitons du temps favorable:—les pluies peuvent survenir. Hardi les gas!

Ouf! voici novembre enfin. C'est l'hiver et le calme. Le calme, mais non le repos. Il reste encore à retourner les chaumes, à mettre les prés en ordre, à râper et couper les bouchures. Voici d'ailleurs les animaux tous à l'étable. Debout à cinq heures quand même! Allons dans la nuit au pansage, nous serons prêts plus tôt pour le travail des champs d'où nous rentrons faits comme la terre, carapacés jusqu'aux cuisses. La veillée convient très bien pour couper les racines des bœufs et moutons gras, pour cuire les pommes de terre des cochons. Hardi les gas! ne restons pas inactifs au coin du feu: le bois est humide, la cheminée fume, nous serions capables de nous engourdir…

La neige seule nous vaut parfois des jours de demi-repos. C'est le moment de préparer des claies neuves pour les champs, de confectionner les râteaux à foin, d'emmancher les outils. On a mieux à faire l'été que de s'amuser à ces babioles.


Eh! oui, c'est cela, l'année du cultivateur. A-t-il le droit de s'en plaindre? Non, peut-être. Les pauvres sont tous logés à la même enseigne et travaillent tous les jours que Dieu fait. Mais dans leurs boutiques, dans leurs usines ou ateliers, les artisans et citadins n'ont pas à compter avec les éléments extérieurs,—ou seulement très peu. Pour nous, c'est le temps qui joue le plus grand rôle et le temps se plaît à nous contrarier. Voici venir la pluie—et la pluie ne s'arrête pas; les terrains se détrempent; remuer le sol est une folie; l'herbe croît dans les cultures qu'on ne peut nettoyer; les labours, les semailles restent en retard et se font mal… Voici la sécheresse qui tient bon des semaines ou des mois; toute végétation décline; il faut aller bien loin pour abreuver les bêtes—et si l'on s'obstine à vouloir labourer, on éreinte les bœufs, on se tue soi-même, on risque à chaque minute de casser la charrue… Une ondée survient, insignifiante, mais qui gâche au temps des foins le programme de la journée… Voici un orage, et l'on tremble de crainte… Voici la neige qui dure plusieurs semaines, empêchant les travaux extérieurs, causant un retard difficile à rattraper… Voici une période de gelées sans neige, avec du soleil le jour, qui déracine les céréales d'hiver… Voici qu'il fait trop beau à l'automne et que le gel ne vient pas supprimer les insectes qui font du mal aux blés naissants;—mais il survient en mai, pour détériorer nos jeunes plantes et détruire les bourgeons de nos vignes… Pour une raison ou pour une autre, on a toujours des motifs de se lamenter.

Mais les récoltes ne sont pas tout. Nous faisons de l'élevage; sept vaches chaque année nous donnent des veaux. Dès qu'approche pour chacune l'époque du vêlage, il faut la veiller et, le moment venu, prendre soin de la mère et du nouveau-né. Nous sommes de jour comme de nuit esclaves de nos bêtes.

Et sur ces bêtes s'abattent toutes sortes de maladies, la diarrhée sur les veaux, la phtisie sur les moutons, la fièvre aphteuse sur le cheptel entier. On va quérir vétérinaire ou guérisseur bâtard; on fait de son mieux d'après sa propre expérience; on soigne ces animaux comme des «chrétiens». Et, malgré tout, il en crève!