A la foire où l'on vend, les prix sont en baisse comme par hasard—ou, simplement, on se fait rouler par les marchands qui sont si malins! Achète-t-on, au contraire?—le manque d'habitude fait qu'on paie au prix fort et qu'on réussit mal…
Fini le battage, parce qu'on est à court d'argent ou que le mauvais état du grenier ne permet pas de le conserver, on sacrifie au cours du moment le petit lot de grain qu'on a en trop. Les propriétaires, les gros fermiers attendent davantage et bénéficient souvent d'une plus-value importante.
Et toujours il nous faut demeurer là, vêtus d'habits crottés, rapetassés, semés de poils de bêtes, dans les mêmes vieilles maisons laides et sombres, avec leurs entours d'ornières, de patouille et de fumier,—prisonniers dans le même cadre!
Il existe ailleurs des terrains différents des nôtres, plus accidentés ou plus plats; il y a des rivières bien plus larges que celle de Moulins; il y a des montagnes; il y a des mers. De tout cela nous ne verrons jamais rien!
Et pas davantage nous ne connaîtrons les cités ni ne jouirons des plaisirs qu'elles offrent. Ce n'est pas pour nous que leurs magasins se mettent en frais d'étalage; le pain blanc à croûte dorée n'est pas pour nous, ni les beaux quartiers de viande, ni les produits si appétissants que les charcutiers savent tirer du cochon, ni les brioches fines, ni les gâteaux tentateurs qui fleurent bon à la devanture des pâtissiers.
Il y a des choses dont nous devrions profiter pourtant:—nos produits de la basse-cour et de la laiterie, par exemple. Mais à nous la peine, aux autres le plaisir! On porte à peu près tout aux gens de la ville, comme aussi ce qu'on a de mieux en légumes et en fruits. Il faut bien qu'on leur attrape un peu d'argent; assez cher ils nous comptent ce que nous sommes forcés de leur demander: vêtements et chaussure, épicerie et mercerie…
Sans compter que le médecin nous compte cher ses visites:—nous sommes si loin des centres!—comme le pharmacien ses remèdes et le curé ses prières,—et que le notaire, quand nous avons besoin de lui, nous soutire une pièce de vingt francs à propos de rien…
Tous ces gens-là, mon Dieu, c'est peut-être leur droit; ils ont besoin de gagner de l'argent pour vivre décemment, pour user des douceurs dont nous sommes sevrés, pour faire instruire leurs enfants;—ils entendent que leurs mérites les placent au-dessus de notre médiocrité! Le percepteur nous demande aussi des impôts toujours plus forts; c'est que le gouvernement veut permettre à ses fonctionnaires une existence honorable, une existence d'hommes,—les producteurs restant seuls des plébéiens, des croquants!
Par là-dessus, nous avons trop souvent affaire à des maîtres qui nous exploitent, à des voleurs comme Fauconnet, à des imbéciles comme Parent, à des roublards comme Sébert, à des grippe-sous comme Lavallée. Et si nous parvenons quand même à quelques économies, nous les prêtons à des crapules comme Cerbony qui se sauvent avec!