Feignant la surprise, puis la réflexion profonde, je finis par dire que j'avais dû oublier un achat de moutons et j'insistai tout de même pour avoir mon argent… Il me remit, tout maugréant, quatre billets de cent francs. Je fus obligé de retenir le reste, au cours de l'hiver, sur une vente de taureaux à moi soldée par le marchand: il fit la grimace, mais n'osa s'en fâcher.

Chaque année, par la suite, il fallut employer de nouvelles ruses pour arriver à se faire payer.

Nous avions une grosse jument baie pour le rapport. Ordinairement, la poulinière de ferme sert pour aller aux foires et faire les courses; on l'emploie aussi aux travaux des champs. Mais la nôtre était exempte de toute corvée.

—Le travail déforme les juments, et leurs produits s'en ressentent, disait M. Noris.

Le vrai, c'est qu'il ne voulait pas que ses métayers aient la faculté d'aller en voiture; cela lui semblait un luxe déplacé et tout à fait superflu.


En dépit de son âge avancé, il gardait la passion de la chasse. Le gibier abondait sur le domaine, les lapins surtout. Il aimait les voir détaler dans les sillons à l'approche de son grand lévrier, mais n'en tuait pas beaucoup. Autour d'un bout de taillis enclavé dans nos cultures, ces rongeurs pullulaient au point d'abîmer les emblavures,—mais il était bien inutile de s'en plaindre.

Les braconniers n'osaient guère s'aventurer par là, à cause du garde, un sournois hirsute, qui veillait avec une vigilance outrancière. Il suffisait qu'un étranger flâneur traversât, les mains dans les poches, un coin de la propriété pour qu'il fût appréhendé par lui. Pas de procès dans ce cas-là, mais le prétendu délinquant devait se présenter au maître pour recevoir une semonce, et verser cent sous. S'il y avait présomption de chasse, le procès suivait son cours. La découverte d'un lacet dans une bouchure mitoyenne coûta quatre-vingts francs à notre voisin Pinel, qui labourait de l'autre côté. Le brave Pinel m'a toujours juré qu'il ignorait la présence de ce collet et que, pour son compte, il n'en tendait jamais…


Les républicains partageaient avec les braconniers la haine implacable de M. Noris. Il souhaitait pour les uns et pour les autres des sanctions exemplaires, des supplices raffinés. Il eût voulu les voir tous en prison, aux travaux forcés, ou relégués dans des colonies lointaines. Comme la destruction d'une nichée de lapereaux, d'un nid de perdrix, ou bien un coup de fusil tiré dans ses terres, le mettaient dans une exaspération furieuse, le mot seul de «République» l'agitait de grands frissons nerveux. Souvent, à Bourbon, des gamins, soudoyés par un farceur, le suivaient en bande, criant: «Vive la République!» et chantant des couplets de la Marseillaise