—Allons! venez tout de même—c'est moi qui la paie.
Il ne se faisait pas prier. Aimant licher et sevré chez lui de toute satisfaction gourmande, il acceptait sans honte les libéralités méprisantes des tâcherons aux mains calleuses…
Mme Gouin—Agathe, ainsi que tout le monde la nommait communément—lésinait sur les plus petites choses, sur l'éclairage et le chauffage, sur le savon, le beurre, même sur le poivre et le sel. Aux repas, la même bouteille de vin figurait sur la table durant toute une semaine. La servante partageait avec le chien la miche de troisième et ne pouvait espérer se rattraper sur la pitance. Trois bonnes d'affilée sortirent de la maison rongées d'anémie…
Agathe aurait voulu continuer cependant à faire bonne figure parmi les hobereaux du pays. Il lui arrivait d'offrir à dîner,—mais alors la maison était sens dessus dessous pendant quinze jours.
Et il y avait ensuite une période navrante,—où les maîtres eux-mêmes se condamnaient à la soupe à l'oignon, au pain de troisième, où la bouteille d'apparat ne se vidait que quand le vin était en état d'accommoder la salade…
Au cours d'une de ces mauvaises journées, M. Goudin étant allé chez mon parrain à l'heure du repas, on lui offrit de goûter aux poires sèches cuites—dont il y avait un grand plat sur lequel il jetait des regards de convoitise. Il en mangea une demi-assiette.
De leur ancienne splendeur, une voiture d'aspect passable encore leur restait, une grande voiture à capote qu'ils appelaient la victoria. De loin en loin, l'idée venait à la dame de se rendre à Moulins pour des emplettes, ou encore de faire des visites, ou simplement de s'offrir le luxe d'une promenade. Alors elle envoyait la bonne prévenir le métayer qu'il eût à amener la vieille jument du domaine. A l'heure dite, Baptiste, obligé au rôle de cocher, grimpait sur le siège… La cocasserie de l'équipage donnait lieu à des plaisanteries sans fin. Qu'on se figure cette vieille bête au poil rude, d'un blanc sale, souvent crottée de la boue des pacages, traînant lentement, lourdement, l'ancienne belle voiture;—ce vieux campagnard en blouse et sabots, écrasé sur le siège, se servant du fouet comme d'un bâton; et, dans le fond, étalés fièrement sur les coussins fanés, ce couple de bourgeois crève-la-faim!
Les Gouin, disait-on, «collectionnaient dans leur grenier les peaux des métayers qu'ils avaient écorchés». Rarement en effet les mêmes demeuraient plus de deux ou trois ans sous leur coupe. Et, venus à l'ordinaire très pauvres, ils repartaient toujours plus gueux encore.
Mon parrain, certes, n'était pas précisément sur le chemin de la fortune.