Faire fortune, c'est le rêve de tous les travailleurs. Mon frère Louis, un moment, crut l'avoir réalisé… Deux ans après la guerre, se trouvant à la tête d'une huitaine de mille francs, le diable l'avait tenté d'acheter à Montilly un petit bien de quinze mille. Et de s'installer chez lui,—et de se monter d'un cheval, d'une voiture à ressorts, d'une peau de chèvre,—et d'aller aux foires avec des allures de gros fermier! Sans compter sa partie de mouche, à gros jeu, tous les dimanches, et les bons repas avec des amis! On le nomma conseiller municipal et il en fut très fier. Quand nous nous rencontrions à Bourbon, il me regardait de haut—comme gêné de s'entretenir avec moi.

Claudine, sa femme, plus orgueilleuse encore, portait des caracos à la mode, des bonnets à double rang de dentelle et une chaîne d'or au cou. Elle se payait des douceurs, du café, du sucre par demi-pains. Victoire, qui ne pouvait la souffrir, me dit un jour:

—La Claudine fait joliment la grosse madame… Savoir si ça tiendra longtemps?

Ça ne tint que cinq ou six ans. L'ancien propriétaire avait pris hypothèque sur le bien pour l'argent non versé. Mon frère lui payait en intérêts une somme égale à la valeur d'affermage. Il s'était endetté par ailleurs, du fait de réparations aux bâtiments. Conscient d'être sur une pente dangereuse, en fin de compte, il revendit son équipage, se remit à travailler. Trop tard! Le vendeur, à qui étaient dues trois années d'intérêts, reprit possession de son petit domaine en lui donnant juste de quoi se liquider auprès des autres créanciers.

Demeuré sans ressources à l'issue de cette aventure, le pauvre Louis en fut réduit à se loger dans une chaumine, à travailler de côté et d'autre comme journalier. Il mourut deux ans plus tard d'une congestion, un jour de grand froid qu'il cassait de la pierre sur la route de Moulins.

La Claudine, qui savait si bien faire la dame, dut se mettre à laver les lessives,—même à recourir aux aumônes. Sa carrière s'acheva bien tristement.

XLVIII

A Clermoux, à l'automne de 1880, nous eûmes la visite de Georges Gaussin et de sa femme. Georges Gaussin, le fils de ma sœur Catherine, venait de se marier et profitait de cette circonstance pour revoir sa famille bourbonnaise;—il n'était pas revenu depuis l'époque où ses parents l'avaient amené tout gamin.

Parti au régiment comme volontaire d'un an à sa sortie des écoles, il occupait depuis sa libération un emploi de comptable dans une grande maison de commerce. On le disait fin comme l'ambre…

Georges et sa femme décidèrent de s'installer chez nous durant leur séjour,—une de mes nièces d'Autry leur ayant écrit que c'était moi qui pouvais le mieux les recevoir. Quand nous parvint la lettre annonçant leur arrivée, Rosalie s'exclama: