Grâce à Charles, qui leur tenait tête à peu près, la conversation ne languit pas; mais, pour mon compte, je dis fort peu de chose, me sentant ridicule de parler si mal à côté d'eux qui parlaient si bien,—et aussi parce que je n'osais leur poser de questions sur la ville, prévoyant qu'elles seraient pour le moins aussi naïves que les leurs sur la campagne.

Quand nous fûmes de retour à la maison, avant de leur souhaiter le bonsoir, la bourgeoise demanda aux jeunes gens ce qu'ils prenaient le matin.

—Ne faites rien de spécial pour nous, ma tante, nous mangerons la soupe de tout le monde.

Ils ne se doutaient pas de l'importance de notre premier déjeuner, le repas de la potée au lard!

Bien entendu, Victoire, sans tenir compte de leur avis, leur prépara du café au lait.

Mais ils redirent tellement le matin qu'ils entendaient manger avec nous et comme nous au «goûter», qu'il fallut bien leur donner satisfaction.

Pour la circonstance on se mit à table à midi, c'est-à-dire une grande heure plus tôt qu'à l'ordinaire,—la jeune femme placée entre Charles et moi, son mari en face. Il y avait un menu exceptionnel: du vin d'abord, puis une juteuse omelette aux œufs purs, des biftecks, du fromage à la crème saupoudré de sucre—et les poires d'un espalier du jardin qu'on aurait vendues au moins vingt sous le quarteron au marché de Bourbon! Seulement, Rosalie avait imaginé de mettre un plat à chaque bout de la table: celui de l'autre extrémité n'étant qu'en apparence conforme au nôtre—omelette aux pommes de terre, morceaux de lard grillés, fromage peu crémeux et pas du tout sucré:—les seules poires étaient semblables, mais la bourgeoise fit de vilains yeux au petit pâtre qui s'avisa d'en prendre une.

—Tu dois pourtant en trouver assez dans les champs, lui glissa-t-elle à mi-voix; les bâtardes ne manquent pas, à cette saison…

Alors, ceux de la maison comprirent le rôle somptuaire des belles poires, et personne dorénavant ne s'avisa d'y toucher.

Au repas du soir, on n'essaya même plus de sauver les apparences. Il y avait pour tout le monde soupe et lait froid comme de coutume—et pour les Parisiens un potage au vermicelle avec une purée de pommes de terre et un morceau de veau rôti. Berthe, qui paraissait s'entendre à la préparation de ces petits plats fins, aidait à Victoire et la conseillait.