Souvent, Francis me demandait des histoires; il se rappelait m'en avoir entendu raconter à sa sœur et à son cousin, et il voulait les connaître aussi.
Il s'agissait de ces vieux contes qu'on se transmet dans les fermes de génération en génération: la Montagne verte, le Chien blanc, le Petit Poucet, le Sac d'or du Diable, et aussi la Bête à sept têtes. Je me faisais un peu prier par taquinerie, puis j'y allais de bonne grâce:
«Il était une fois une grosse Bête à sept têtes qui voulait manger la fille du Roi. Le Roi fit dire par tout son royaume qu'il donnerait sa fille à qui tuerait la Bête,—mais personne n'osait tenter l'aventure. Survint un jeune campagnard tout plein courageux qui, se portant résolument dans la forêt, au devant de la Bête à sept têtes, réussit à la tuer. Il met dans sa poche les sept langues du monstre et s'en retourne chez lui pour prendre des nouvelles de sa mère qu'il avait laissée très malade.
Cependant, un méchant bûcheron avait assisté de loin au meurtre de la Bête. Voyant que le bon jeune homme ne se rend pas tout de suite au palais, il s'en vient couper les sept têtes qu'il porte au Roi, se donnant comme le triomphateur. Le Roi lui fait rendre de grands honneurs et enjoint à sa fille de fixer la date du mariage. Mais celle-ci, qui n'a pas confiance au méchant bûcheron, ajourne tant qu'elle peut la cérémonie. Une dernière mise en demeure de son père la contraint pourtant, la mort dans l'âme.
«Au jour choisi, comme se formait le cortège, le bon jeune homme revint de son village. Il fut étonné, pénétrant dans la capitale, de voir s'élever partout des arcs de verdure, sans parler des guirlandes, drapeaux et banderoles. Un enfant, qu'il questionna, lui apprit que la ville était pavoisée en raison du mariage de la fille du Roi avec le meurtrier de la Bête à sept têtes. Vite il court jusqu'au palais, se présente au souverain près de qui se tenaient les fiancés, et dit en désignant le bûcheron:
«—Celui-ci est un menteur, c'est moi qui ai tué la Bête.
«L'homme des bois le prit de haut, rappelant qu'il avait apporté les sept têtes,—et le Roi menaça de faire pendre le bon jeune homme.
«Mais, lui, sans s'émouvoir:
«—Il a pu, Sire, vous apporter les têtes, mais non pas les langues, car les langues, les voici…
«Déficelant un paquet qu'il portait à la main il en tire une espèce de bocal où, dans l'alcool, mijotaient les sept langues. Et le Roi d'envoyer quérir les têtes, de se convaincre que les langues manquaient en effet, et que celles du bocal s'y adaptaient bien. Alors il fit pendre le méchant bûcheron et donna sa fille au bon jeune homme.»