Nous avions, certes, une foule de choses à nous dire, et pourtant, au bout d'un petit quart d'heure de conversation, nous nous trouvâmes pris de court. Dans le gouffre du passé où s'accumulent sans relâche nos sensations de l'heure présente, les plus récentes recouvrent indéfiniment les autres qui, avec le temps, s'annihilent—et il est difficile de retrouver quelque chose de net.

Le moulin était au repos. Je me pris à regarder la haute cheminée de briques qui profilait dans le ciel clair son embouchure noircie. Boulois contemplait l'étang vaste que la brise légère agitait de remous paisibles et cependant cruels—puisqu'ils semblaient disséquer, martyriser le soleil en train de s'y baigner… Tout à coup, rompant notre commune rêverie:

—Tiennon, me dit-il, viens donc manger la soupe avec moi…

Il insista si fort que je finis par accepter…

Quand nous arrivâmes au Parizet, vers trois heures, il n'y avait que les femmes en train de râper des coings pour faire de la liqueur.

—Bourgeoise, j'amène mon camarade de communion; c'est un peu grâce à lui que je me suis marié avec toi, tu le sais; il faut lui en savoir gré… Nous avons faim; donne-nous à manger et à boire.

C'était une grosse femme courte qu'un asthme gênait; elle eut un sourire bonasse:

—Je n'ai pas grand'chose; vous venez trop tard; il y a deux heures que nous avons mangé.

Elle apporta un reste de soupe grasse tenue chaude sur la cendre du foyer, cuisina des œufs et tira du buffet un fromage de chèvre intact. Boulois me versait à boire à toute minute et sa main tremblait d'émotion heureuse:

—Mais bois donc… Prends donc à manger… T'en souviens-tu du temps où nous allions au catéchisme?