—Ma foi, si vous voulez…


A la sortie de la messe, nous fûmes donc nous attabler à l'auberge où l'orateur devait faire sa réunion. La salle s'emplit en dix minutes et le bistro dut installer dehors des tables improvisées. Celui qu'on attendait n'arriva guère avant deux heures. A son entrée tous les regards convergèrent sur ce petit brun au teint maladif ainsi que sur une bête curieuse. Au fond de la salle, on lui réserva une table étroite derrière laquelle il se mit à parler dans le brouhaha des conversations persistantes. Ce fut d'abord pénible, il cherchait ses mots; puis il prit de l'assurance; ses yeux brillèrent et sa voix s'affermit. Il peignit la misère des travailleurs à qui l'on ne sait que faire des promesses; il attaqua les bourgeois, les curés—complices pour berner le peuple.

A sa gauche un bonhomme soûl se levait fréquemment et criait, la face congestionnée:

—C'est pas vrai; t'es un franc-maçon! A bas les francs-maçons!

A chaque interruption de l'ivrogne, des rires éclataient au long des tablées; les rumeurs se croisaient suivies d'un bourdonnement long à s'éteindre: L'orateur, après un temps d'arrêt, s'efforçait à reconquérir l'attention. Sa tirade finale, assez ampoulée, mais lancée avec force, avec chaleur, ramena le silence complet.

—Journaliers, métayers, petits fermiers, écrasés de travail et que tout le monde gruge, quatre révolutions en moins d'un siècle ne vous ont pas libérés:—vous restez ignorants, raillés, misérables. La vraie révolution fera le peuple souverain. Travaillez sans relâche à la mériter, mes amis! Cessez de vous faire, représenter par des bourgeois: monarchistes ou républicains ils se chicanent pour la galerie, mais s'entendent pour vous mieux duper. Signifiez-leur que vous avez assez d'eux! Faites-vous représenter par un homme de votre classe: votez tous pour le citoyen Renaud!—Puis voyez à vous entendre, à vous grouper pour faire valoir vos droits! Ainsi vous serez forts et l'aube nouvelle finira par luire… Un jour viendra où, cultivateurs, vous aurez vos champs, comme les mineurs auront leurs mines et les ouvriers d'industrie leurs usines. Alors il n'y aura plus d'intermédiaires parasites, plus de maîtres ni de serfs—mais seulement la grande collectivité humaine mettant en rapport les richesses de la nature. A vous, camarades, de hâter la venue des temps nouveaux!

—C'est un partageux! énonça à mi-voix un assistant à barbe blanche.

—C'est un nommé Laronde, fit un autre; je connais son père qui est le cousin de mon beau-frère; il est laboureux à Couleuvre, son père; mais lui l'a laissé, étant trop feignant sans doute pour travailler la terre…

—En tout cas, il a une bonne lame!