Laronde ayant cessé de parler, épongeait son visage couvert de sueur. Des jeunes gens l'applaudissaient, criant: «Vive la Sociale! A bas les bourgeois!» Au milieu de la salle, debout et gesticulant, l'ivrogne déblatérait toujours contre les francs-maçons. Quelques métayers peureux filèrent, craignant de se compromettre dans cette assemblée révolutionnaire. Daumier dit:

—On ne devrait pas tolérer de tels discours; ça met la zizanie dans le monde en faisant croire des choses qui ne peuvent pas arriver.

—Qu'en savez-vous, si ça n'arrivera pas? répondis-je. Pensez donc à tous les changements que nous avons vus dans le cours de notre vie, à tout le bien-être qu'il y a en plus maintenant…

—On n'en est ni plus heureux, ni plus riche; on a cela, on voudrait autre chose; et le bien-être ne fait pas devenir vieux.

—Devenir vieux n'est pas tout; il faut accorder une part aux satisfactions de l'existence, que diable!

Laronde traversa la salle, saluant à droite et à gauche en souriant. Et, dévisagé par des groupes de femmes qui attendaient dehors pour le voir, il réenfourcha sa bécane, fila sur Ygrande où il devait parler dans le cours de l'après-midi.


Après son départ on se reprit à discuter, les uns l'approuvant, les autres le blâmant.

Un maître-carrier, beau parleur, ayant entendu mes réponses à Daumier, s'approcha:

—Bien sûr, dit-il, on continuera vers le progrès, de par les découvertes nouvelles qui faciliteront le travail. Mais de la science seule, il faut attendre le mieux. La politique est impuissante et nulle. Jamais les députés ne feront vraiment des lois pour le peuple. Les gros bourgeois qu'on dédaigne un peu dans les élections n'en conservent pas moins toute leur influence, croyez-le bien… Quant à Renaud, à Laronde et à leurs pareils, ce sont des ambitieux qui voudraient prendre la place des autres pour faire les bourgeois à leur tour. Au fond, il n'y a de vrai sur ce chapitre que l'ôte-toi de là que je m'y mette!