Plusieurs approuvèrent bruyamment Mais un commerçant protesta—qui en tenait pour M. Gouget, le député sortant:
—Il ne faut rien exagérer… La politique a son importance. Ne devons-nous pas à la République l'école gratuite et la diminution du temps de service? S'il y avait une majorité de bons républicains comme M. Gouget, nous aurions bientôt l'impôt sur le revenu, des retraites pour les vieux travailleurs—et l'État romprait d'avec l'Église. Ce programme, le programme de tous les bons républicains, M. Gouget l'a toujours soutenu de ses votes. Mais beaucoup lui retirent leur confiance sous prétexte qu'on ne voit jamais aboutir les réformes qu'il prône. Comme s'il était seul!
Et voilà-t-il pas que je me risquai à parler aussi!
—Pour moi, il y aura toujours des forts et des faibles, des malins et des grugés… Il s'en trouvera toujours pour vivre du travail des autres… Ceux qui font métier de politicailler sont souvent des ambitieux ou des farceurs. Mais, n'ayant rien à craindre puisque nos rentes sont au bout de nos bras, nous pouvons nous risquer à voter pour les «avancés»—quand ça ne serait que pour embêter les bourgeois qui nous en ont tant fait!
Alors le carrier:
—Vous avez foi au partage, père Bertin; vous voudriez jouir de votre locature sans payer de fermage… Oui, mais si l'on vous envoyait à tel ou tel endroit (il me citait de mauvais petits biens fâcheusement situés) qu'est-ce que vous diriez? Le partage n'est pas commode à faire, allez!
—On ne peut changer des choses qui ont toujours existé, dit le père Daumier.
—Non, je ne suis pas partageux! Mais je vois bien la commune propriétaire de ses terrains au lieu et place de quelques Messieurs de Paris ou d'ailleurs. La commune louerait à de bonnes conditions aux paysans et emploirait les revenus en améliorations et embellissements dont tout le monde profiterait.
«Quant à votre objection, père Daumier, elle ne tient pas debout, vous savez… Défunt ma grand'mère se rappelait du temps où les curés passaient dans les champs pour la dîme, où les seigneurs avaient tous les droits. Vous pouvez croire qu'à l'époque, pas mal de gens tenaient pour impossible de voir supprimer ces choses-là. Et l'on s'est étonné après coup qu'elles aient pu durer si longtemps! Pensez-vous qu'à présent, si les fermiers généraux de notre centre, par exemple, venaient à disparaître, nous ne pourrions plus vivre? Ça nous serait au contraire un grand soulagement de n'avoir plus ces ventrus à nourrir sans rien faire…
—Bien dit! fit le carrier en se levant pour aller rejoindre un client qui lui faisait signe.